AGROCLIMATOLOGIE : PAYSAGES ALIMENTAIRES

PAYSAGES ALIMENTAIRES

Ceintures maraîchères — Vergers territoriaux — Fermes locales — Vers des territoires capables de produire leur alimentation

Et si l’alimentation devenait une infrastructure territoriale ?

Une ville ne fonctionne pas uniquement grâce à ses routes, ses réseaux électriques, ses bâtiments et ses canalisations.

Elle fonctionne également grâce à quelque chose de beaucoup plus fondamental :

son alimentation.

Chaque jour, des aliments entrent dans les territoires.

Ils sont produits ailleurs, parfois très loin.

Ils sont transportés.

Transformés.

Stockés.

Distribués.

Vendues.

Puis consommés.

Ce système peut être extrêmement performant dans des conditions normales.

Mais il dépend d’une succession de flux :

  • énergie ;
  • carburants ;
  • eau ;
  • engrais ;
  • semences ;
  • machines ;
  • infrastructures logistiques ;
  • chaînes du froid ;
  • plateformes de stockage ;
  • réseaux de transport ;
  • main-d’œuvre ;
  • information ;
  • marchés.

Une rupture importante sur l’un de ces flux peut avoir des conséquences bien au-delà de l’exploitation agricole elle-même.

Le changement climatique ajoute une nouvelle dimension.

Les territoires agricoles doivent désormais composer avec :

  • des températures plus élevées ;
  • des sécheresses ;
  • des épisodes de chaleur extrême ;
  • des pluies intenses ;
  • des événements météorologiques plus variables ;
  • l’évolution des ravageurs et maladies ;
  • des tensions sur l’eau ;
  • la dégradation de certains sols ;
  • une pression croissante sur les ressources.

Dans ce contexte, une question devient centrale :

Comment organiser les territoires pour qu’une partie significative de leur alimentation puisse être produite, transformée, stockée et distribuée au plus près des populations ?

Cette question ne signifie pas que chaque commune doit devenir totalement autosuffisante.

Elle signifie qu’un territoire peut chercher à diversifier ses sources alimentaires, réduire certaines dépendances critiques, rapprocher une partie de la production des consommateurs et maintenir des capacités productives locales.

C’est ici qu’apparaît la notion de paysage alimentaire.

Un paysage alimentaire est un territoire dans lequel les espaces de production, de transformation, de stockage, de distribution et de consommation sont pensés comme un système cohérent.

Le champ n’est plus seulement un champ.

Le verger n’est plus seulement un verger.

La ferme n’est plus seulement une exploitation.

La ceinture maraîchère n’est plus seulement une succession de parcelles.

Ensemble, ils deviennent les éléments d’une infrastructure alimentaire territoriale.


1. Qu’est-ce qu’un paysage alimentaire ?

1.1. Du paysage agricole au paysage alimentaire

Un paysage agricole est principalement décrit par ses productions et ses structures :

  • champs ;
  • prairies ;
  • vergers ;
  • forêts ;
  • haies ;
  • bâtiments agricoles.

Un paysage alimentaire ajoute une dimension essentielle :

la relation entre production et population.

Il faut alors considérer :

  • qui produit ;
  • quoi ;
  • où ;
  • quand ;
  • avec quelle eau ;
  • avec quelle énergie ;
  • pour quels consommateurs ;
  • comment les produits sont stockés ;
  • comment ils sont transformés ;
  • comment ils sont distribués ;
  • quelles ressources restent sur le territoire.

Le paysage alimentaire devient donc un système de flux.


2. L’alimentation comme métabolisme territorial

Un territoire alimentaire reçoit :

  • soleil ;
  • pluie ;
  • eau ;
  • semences ;
  • énergie ;
  • matériaux ;
  • connaissances ;
  • travail.

Il produit :

  • aliments ;
  • fibres ;
  • bois ;
  • biomasse ;
  • semences ;
  • matières organiques.

Et il génère également des flux de retour :

  • compost ;
  • fumier ;
  • résidus organiques ;
  • eaux usées traitées lorsque leur réutilisation est adaptée et autorisée ;
  • chaleur ;
  • sous-produits.

Le système peut donc être représenté comme un métabolisme :

RESSOURCES → PRODUCTION → TRANSFORMATION → STOCKAGE → DISTRIBUTION → CONSOMMATION → RETOURS → PRODUCTION

L’objectif n’est pas nécessairement de fermer complètement les cycles.

Il est de réduire les pertes et les dépendances inutiles.


3. Pourquoi relocaliser une partie de la production ?

3.1. Réduire certaines dépendances

Une production locale peut contribuer à réduire certaines dépendances liées :

  • au transport ;
  • au stockage distant ;
  • à certaines chaînes logistiques ;
  • à l’approvisionnement en produits frais.

Mais la proximité ne garantit pas automatiquement une meilleure résilience.

Une exploitation locale peut elle-même dépendre :

  • d’un carburant importé ;
  • d’une semence ;
  • d’un engrais ;
  • d’un matériel ;
  • d’une irrigation ;
  • d’une chaîne du froid.

La véritable question est donc :

Quelle dépendance critique est réellement réduite ?


4. La ceinture maraîchère

4.1. Un concept ancien qui peut devenir une infrastructure moderne

Les villes ont historiquement entretenu des relations étroites avec les espaces agricoles périphériques.

Le maraîchage périurbain pouvait notamment profiter de la proximité :

  • des marchés ;
  • des consommateurs ;
  • des voies de transport ;
  • des ressources organiques urbaines.

La ceinture maraîchère contemporaine peut reprendre ce principe avec des outils modernes :

  • agriculture biologique ou agroécologique selon les systèmes ;
  • irrigation efficiente ;
  • serres ;
  • agroforesterie ;
  • récupération d’eau ;
  • compostage ;
  • stockage ;
  • circuits courts ;
  • logistique mutualisée ;
  • capteurs ;
  • SIG ;
  • planification territoriale.

5. Où placer une ceinture maraîchère ?

La proximité de la ville n’est pas le seul critère.

Il faut analyser :

  • qualité des sols ;
  • profondeur ;
  • disponibilité en eau ;
  • risques d’inondation ;
  • pollution historique ;
  • topographie ;
  • accès ;
  • exposition ;
  • vent ;
  • climat ;
  • biodiversité ;
  • infrastructures ;
  • pression foncière.

Une excellente terre maraîchère située dans une zone extrêmement exposée à l’artificialisation peut être plus stratégique qu’une parcelle périphérique moins productive.

Il faut donc cartographier le potentiel alimentaire avant de construire la ville autour.


6. Protéger les terres alimentaires

Une terre fertile n’est pas une ressource renouvelable à l’échelle d’une génération.

L’artificialisation d’un sol agricole peut provoquer la perte ou la dégradation de plusieurs fonctions :

  • production ;
  • infiltration ;
  • stockage de matière organique ;
  • habitat ;
  • biodiversité ;
  • régulation thermique.

D’où un principe territorial essentiel :

Ne consommez pas une terre alimentaire avant d’avoir évalué les fonctions alimentaires, hydrologiques, écologiques et climatiques que vous allez perdre.


7. Organiser la ceinture maraîchère

Une ceinture maraîchère n’est pas nécessairement un anneau continu autour d’une ville.

Elle peut être constituée de plusieurs secteurs :

  • maraîchage ;
  • pépinières ;
  • vergers ;
  • petits élevages ;
  • cultures de plein champ ;
  • serres ;
  • haies ;
  • bandes écologiques ;
  • zones humides ;
  • bassins ;
  • plateformes de stockage.

On obtient alors une mosaïque alimentaire périurbaine.


8. Les distances alimentaires

La distance physique n’est qu’une variable.

Il faut aussi considérer :

  • temps de transport ;
  • fréquence des livraisons ;
  • besoins de réfrigération ;
  • pertes ;
  • densité des flux ;
  • saisonnalité.

Un produit cultivé localement mais nécessitant une infrastructure lourde peut avoir une chaîne différente d’un produit local distribué directement.

Le système doit donc être analysé dans son ensemble.


9. Les vergers territoriaux

9.1. Dépasser le verger privé

Un territoire peut posséder une multitude de vergers :

  • privés ;
  • communaux ;
  • agricoles ;
  • scolaires ;
  • associatifs ;
  • patrimoniaux ;
  • agroforestiers.

Pris ensemble, ils constituent un potentiel alimentaire considérable.

Le verger territorial peut donc devenir une infrastructure distribuée.


10. Le verger comme réserve alimentaire

Un verger ne produit pas seulement une quantité de fruits.

Il fournit une production :

  • saisonnière ;
  • renouvelable ;
  • diversifiée ;
  • transformable ;
  • stockable sous certaines formes.

Une partie des fruits peut être :

  • consommée fraîche ;
  • séchée ;
  • transformée ;
  • conservée ;
  • transformée en jus ou autres produits selon les filières ;
  • donnée ou redistribuée.

La capacité alimentaire du territoire dépend donc autant de la production que de sa capacité à valoriser les récoltes.


11. Diversifier les vergers territoriaux

Un territoire peut associer :

  • pommiers ;
  • poiriers ;
  • pruniers ;
  • cerisiers ;
  • noyers ;
  • châtaigniers ;
  • noisetiers ;
  • figuiers lorsque le climat le permet ;
  • autres espèces adaptées aux conditions locales et futures.

Mais le choix doit être fondé sur :

  • climat ;
  • sol ;
  • eau ;
  • pollinisation ;
  • maladies ;
  • ravageurs ;
  • porte-greffes ;
  • diversité génétique ;
  • débouchés.

12. Anticiper le climat futur des vergers

Un arbre fruitier peut rester productif pendant plusieurs décennies.

Il faut donc distinguer :

climat au moment de la plantation

et

climat durant la maturité du verger.

Les critères peuvent inclure :

  • besoins en froid ;
  • chaleur estivale ;
  • gelées tardives ;
  • sécheresse ;
  • disponibilité hydrique ;
  • stress thermique ;
  • évolution des ravageurs.

Le verger territorial devient ainsi une infrastructure de long terme.


13. Les vergers comme trame écologique

Un verger peut également servir :

  • d’habitat ;
  • de refuge ;
  • de ressource alimentaire pour la faune ;
  • de corridor ;
  • de structure paysagère.

Associé à des haies, des prairies et des mares, il peut participer à une mosaïque écologique.

La production alimentaire et la biodiversité ne sont donc pas nécessairement deux fonctions séparées.

Elles doivent cependant être conçues ensemble pour éviter certains conflits.


14. Les fermes locales

14.1. La ferme comme unité territoriale

La ferme locale ne doit pas être pensée uniquement comme une unité de production.

Elle peut également être :

  • une unité de stockage ;
  • une unité énergétique ;
  • une unité de transformation ;
  • une unité de recyclage organique ;
  • une unité de semences ;
  • un refuge écologique ;
  • un élément du réseau hydrologique ;
  • un espace pédagogique.

Elle devient une cellule du métabolisme alimentaire territorial.


15. Diversifier les fermes

Un réseau territorial peut associer :

  • maraîchage ;
  • arboriculture ;
  • céréales ;
  • légumineuses ;
  • élevage ;
  • plantes aromatiques ;
  • petits fruits ;
  • semences ;
  • pépinières.

Chaque ferme n’a pas besoin de tout produire.

La spécialisation partielle peut être compatible avec la résilience si elle s’inscrit dans un réseau diversifié.


16. Réseau de fermes plutôt que ferme autonome

Un territoire résilient n’a pas nécessairement besoin de rendre chaque exploitation autosuffisante.

Il peut construire un réseau :

ferme maraîchère ↔ verger ↔ élevage ↔ céréales ↔ transformation ↔ stockage ↔ distribution

Les flux de matières et de produits peuvent circuler entre les unités.

La diversité se trouve alors au niveau du territoire.


17. La redondance alimentaire

Une fonction critique ne devrait pas dépendre d’une seule unité lorsque cela peut être évité.

Si une commune dépend d’une seule exploitation pour une production donnée, cette exploitation devient un point critique.

Plusieurs producteurs peuvent assurer une fonction similaire.

On crée alors une forme de redondance alimentaire.

Si l’un rencontre :

  • une sécheresse ;
  • une maladie ;
  • une panne ;
  • une perte de récolte ;

les autres peuvent maintenir une partie du flux.


18. L’échelle des productions

Un paysage alimentaire peut être organisé en plusieurs niveaux.

Échelle domestique

  • jardins ;
  • balcons ;
  • petits vergers ;
  • potagers.

Échelle de quartier

  • jardins partagés ;
  • vergers collectifs ;
  • serres ;
  • microfermes.

Échelle communale

  • fermes locales ;
  • ceintures maraîchères ;
  • vergers publics.

Échelle intercommunale

  • plateformes ;
  • transformation ;
  • stockage ;
  • marchés.

Échelle régionale

  • grandes cultures ;
  • élevage ;
  • transformation ;
  • réserves.

La résilience vient de la complémentarité des échelles.


19. Les paysages alimentaires périurbains

L’espace périurbain est souvent considéré comme une réserve foncière.

Cette logique peut être inversée.

Certains espaces périurbains peuvent devenir :

  • terres agricoles protégées ;
  • ceintures maraîchères ;
  • vergers ;
  • prairies ;
  • corridors écologiques ;
  • zones humides ;
  • forêts nourricières ;
  • espaces de stockage de carbone.

La périphérie urbaine devient alors une interface productive et écologique.


20. Agriculture et urbanisme

L’urbanisme pourrait intégrer dès la conception :

  • localisation des terres agricoles ;
  • accès aux fermes ;
  • marchés ;
  • plateformes logistiques ;
  • points de vente ;
  • compostage ;
  • récupération de biomasse ;
  • réseaux d’eau ;
  • corridors écologiques.

La production alimentaire cesse ainsi d’être une fonction située « quelque part à l’extérieur de la ville ».

Elle devient une composante de la planification territoriale.


21. La ville comestible

Une ville ne pourra pas produire tous ses besoins alimentaires.

Mais elle peut produire une partie de certaines catégories :

  • fruits ;
  • légumes ;
  • aromatiques ;
  • petits fruits ;
  • œufs dans certains contextes ;
  • miel ;
  • plantes alimentaires.

Les espaces disponibles peuvent être multiples :

  • jardins ;
  • parcs ;
  • cours ;
  • toitures adaptées ;
  • friches compatibles ;
  • écoles ;
  • établissements publics.

L’objectif n’est pas de transformer chaque espace vert en zone de production.

Il est d’introduire la production alimentaire là où elle est compatible avec les autres fonctions du site.


22. Les arbres alimentaires urbains et périurbains

Certains arbres peuvent produire une ressource alimentaire tout en assurant d’autres fonctions.

Ils peuvent participer à :

  • l’ombrage ;
  • la biodiversité ;
  • la structure du paysage ;
  • la production fruitière.

Mais il faut également anticiper :

  • entretien ;
  • chute des fruits ;
  • accessibilité ;
  • sécurité ;
  • pollinisation ;
  • nettoyage ;
  • conflits avec réseaux et bâtiments.

La multifonctionnalité exige donc de la conception.


23. Stocker l’alimentation

Produire localement ne suffit pas.

Une agriculture résiliente doit également pouvoir conserver une partie de la production.

Les infrastructures peuvent inclure :

  • chambres froides ;
  • caves ;
  • silos ;
  • greniers ;
  • séchoirs ;
  • conserveries ;
  • unités de transformation ;
  • plateformes mutualisées.

Le stockage permet de transformer une production saisonnière en disponibilité alimentaire plus régulière.


24. Les réserves alimentaires territoriales

La résilience peut nécessiter des stocks.

Mais un stock n’est utile que s’il est :

  • accessible ;
  • correctement conservé ;
  • renouvelé ;
  • diversifié ;
  • géré.

Le stockage doit donc être considéré comme un flux cyclique :

produire → stocker → consommer → renouveler.


25. Les semences comme infrastructure alimentaire

La résilience alimentaire dépend également des semences.

Un territoire peut préserver :

  • variétés locales ;
  • variétés adaptées ;
  • diversité génétique ;
  • semences reproductibles lorsque les systèmes de culture le permettent ;
  • pépinières.

La diversité génétique devient une forme de réserve d’adaptation biologique.

Elle ne remplace évidemment pas la sélection et l’expérimentation agronomiques.


26. Adapter les productions au climat

Un paysage alimentaire doit pouvoir évoluer.

Une production adaptée aujourd’hui peut devenir moins adaptée demain.

Il faut donc prévoir :

  • essais variétaux ;
  • diversification ;
  • observation ;
  • adaptation des calendriers ;
  • nouvelles cultures ;
  • nouvelles associations.

Le territoire devient un laboratoire vivant.


27. Les fermes comme stations d’observation

Chaque exploitation peut contribuer à la connaissance territoriale.

On peut suivre :

  • température ;
  • pluie ;
  • humidité du sol ;
  • croissance ;
  • rendement ;
  • maladies ;
  • ravageurs ;
  • disponibilité en eau.

Le réseau de fermes devient alors un réseau distribué de capteurs biologiques et climatiques.


28. SIG alimentaire territorial

Un SIG peut cartographier :

  • terres agricoles ;
  • qualité des sols ;
  • cultures ;
  • vergers ;
  • fermes ;
  • marchés ;
  • plateformes ;
  • routes ;
  • distances ;
  • stockage ;
  • ressources hydriques.

On peut ensuite identifier :

  • déficits alimentaires potentiels ;
  • dépendances ;
  • zones à protéger ;
  • secteurs prioritaires pour le maraîchage ;
  • secteurs favorables aux vergers ;
  • espaces disponibles.

29. Le jumeau numérique alimentaire

Le jumeau numérique territorial pourrait relier :

climat + sols + eau + agriculture + population + infrastructures + alimentation.

Il pourrait permettre de tester des scénarios :

Scénario A

Sécheresse prolongée.

Scénario B

Perte d’une production majeure.

Scénario C

Hausse du coût énergétique.

Scénario D

Rupture logistique.

Scénario E

Évolution des cultures sous climat futur.

L’objectif n’est pas de prédire parfaitement l’avenir.

Il est d’identifier les vulnérabilités structurelles.


30. L’indicateur de dépendance alimentaire

On peut définir, à titre conceptuel :

[
D_a=\frac{R_{ext}}{R_{tot}}
]

où :

  • (R_{ext}) = ressource alimentaire provenant de l’extérieur ;
  • (R_{tot}) = ressource alimentaire totale considérée.

Cet indicateur doit être défini précisément selon le produit, l’énergie alimentaire, les calories, la masse ou une autre unité.

Il ne constitue donc pas une mesure universelle de l’autonomie alimentaire.

Il permet surtout de poser une question :

Quelle part d’une fonction alimentaire critique dépend de ressources extérieures ?


31. L’autonomie alimentaire n’est pas l’autarcie

Un territoire peut importer :

  • café ;
  • cacao ;
  • épices ;
  • certains fruits ;
  • produits impossibles à produire localement.

Cela n’empêche pas de renforcer la résilience alimentaire.

L’objectif est plutôt de sécuriser :

  • les productions essentielles ;
  • les produits frais ;
  • certaines calories ;
  • les protéines ;
  • les semences ;
  • les capacités de transformation ;
  • les capacités de stockage.

La résilience accepte les échanges.

Elle cherche à éviter les dépendances critiques uniques.


32. La complémentarité entre fermes

Imaginons un territoire comprenant :

Ferme A : légumes.

Ferme B : fruits.

Ferme C : céréales.

Ferme D : légumineuses.

Ferme E : élevage.

Ferme F : semences.

Ferme G : transformation.

Ferme H : stockage.

Aucune ferme n’est autonome.

Mais le territoire possède plusieurs fonctions réparties entre plusieurs acteurs.

Cette architecture peut être plus robuste qu’un système dans lequel toutes les fonctions sont concentrées dans une seule unité.


33. Les circuits courts : une question d’organisation

Un circuit court ne signifie pas nécessairement :

« tout doit être vendu directement à la ferme ».

Il peut comprendre :

  • AMAP ;
  • marchés ;
  • magasins collectifs ;
  • restauration collective ;
  • plateformes ;
  • coopératives ;
  • paniers ;
  • vente directe.

La question centrale est :

Comment réduire les distances et les intermédiaires inutiles tout en conservant une logistique efficace et économiquement viable ?


34. La restauration collective comme débouché territorial

Les écoles, hôpitaux, EHPAD, entreprises et collectivités peuvent représenter une demande importante.

Ils peuvent contribuer à structurer des filières locales.

Mais cela nécessite :

  • volumes ;
  • régularité ;
  • normes sanitaires ;
  • transformation ;
  • stockage ;
  • logistique ;
  • prix compatibles.

La demande doit donc être organisée parallèlement à la production.


35. Agriculture et économie locale

Une ferme locale crée potentiellement :

  • production ;
  • emplois ;
  • transformation ;
  • services ;
  • entretien ;
  • transport ;
  • vente ;
  • formation.

L’effet territorial peut donc dépasser la seule valeur agricole.

On peut rechercher une économie circulaire locale :

production → transformation → vente → consommation → retour organique → production.


36. Les déchets organiques comme ressource

Une partie des déchets alimentaires peut être transformée en :

  • compost ;
  • amendements adaptés ;
  • méthanisation selon les systèmes ;
  • alimentation animale lorsque cela est légal et approprié.

Mais tous les déchets ne peuvent pas retourner directement à l’agriculture.

Il faut contrôler :

  • contaminants ;
  • plastiques ;
  • métaux ;
  • polluants ;
  • agents pathogènes ;
  • qualité du compost.

La circularité doit rester sanitairement maîtrisée.


37. Paysage alimentaire et eau

L’alimentation dépend directement de l’eau.

Il faut donc croiser :

  • zones maraîchères ;
  • vergers ;
  • sols ;
  • réserves ;
  • nappes ;
  • pluies ;
  • irrigation ;
  • zones humides.

Une stratégie alimentaire qui ignore l’eau peut devenir extrêmement vulnérable.

La question n’est pas :

« Combien pouvons-nous produire ? »

mais :

« Combien pouvons-nous produire durablement avec la ressource hydrique réellement disponible dans le climat futur ? »


38. Paysage alimentaire et sols

Les meilleures terres agricoles doivent être considérées comme une infrastructure stratégique.

Il faut protéger :

  • structure ;
  • matière organique ;
  • biodiversité ;
  • profondeur ;
  • infiltration ;
  • réserve utile ;
  • capacité de régénération.

Une terre agricole dégradée peut continuer à produire pendant un certain temps.

Mais elle peut perdre progressivement sa capacité à absorber les chocs.


39. Paysage alimentaire et biodiversité

Une agriculture alimentaire résiliente doit également maintenir :

  • pollinisateurs ;
  • auxiliaires ;
  • oiseaux ;
  • organismes du sol ;
  • haies ;
  • mares ;
  • prairies ;
  • corridors.

La biodiversité peut contribuer à certaines fonctions agricoles, mais les interactions sont complexes.

Il faut donc raisonner en diversité fonctionnelle plutôt qu’en simple comptage d’espèces.


40. La ferme comme infrastructure écologique

Une ferme peut donc être simultanément :

  • productive ;
  • hydrologique ;
  • climatique ;
  • écologique ;
  • énergétique ;
  • alimentaire ;
  • économique.

On retrouve ici le principe central de la Vision Omakëya™ :

Une infrastructure territoriale peut remplir plusieurs fonctions simultanément.


41. Organiser un territoire alimentaire en couches

On peut imaginer une organisation en plusieurs couches.

Couche 1 — Production

Champs, légumes, fruits, élevage.

Couche 2 — Arbres

Haies, alignements, vergers, agroforesterie.

Couche 3 — Eau

Mares, zones humides, bassins, rivières.

Couche 4 — Biodiversité

Corridors, refuges, prairies, bosquets.

Couche 5 — Logistique

Chemins, stockage, transformation, marchés.

Couche 6 — Habitat humain

Villages, quartiers, bâtiments.

Le paysage alimentaire devient alors une architecture superposée.


42. La ceinture alimentaire plutôt que la simple ceinture maraîchère

Une ville peut être entourée de plusieurs anneaux fonctionnels :

centre urbain

jardins et espaces alimentaires

maraîchage périurbain

vergers et élevage

cultures céréalières et légumineuses

agroforesterie

forêts et espaces naturels

bassins versants et territoires voisins

Il ne s’agit pas d’un modèle géométrique obligatoire.

Chaque territoire possède sa propre topographie et son propre fonctionnement.


43. Le territoire alimentaire comme mosaïque

Il faut éviter de rechercher une organisation uniforme.

Un territoire résilient peut comporter :

  • zones intensives ;
  • zones extensives ;
  • zones agroforestières ;
  • zones naturelles ;
  • zones humides ;
  • zones de stockage ;
  • zones de transformation.

La diversité spatiale devient une forme de résilience.


44. Les fermes locales dans le réseau territorial

Chaque ferme peut remplir une combinaison différente de fonctions.

Type de fermeProduction dominanteFonctions complémentaires
MaraîchèreLégumesSemences, pédagogie
FruitièreFruitsBiodiversité, transformation
CéréalièreCéréalesPaille, rotation
LégumineusesProtéines végétalesAzote, rotation
ÉlevageProtéines animalesPrairies, biomasse
AgroforestièreMixteClimat, sol, biodiversité
SemencièreSemencesAdaptation génétique
PépinièrePlantsRenouvellement territorial
TransformationProduits transformésConservation
PolyvalenteMixteRésilience locale

45. Concevoir pour les crises

Un paysage alimentaire doit être testé en situation dégradée.

Crise hydrique

Que se passe-t-il si l’irrigation doit être réduite ?

Crise énergétique

Que se passe-t-il si le carburant devient rare ou coûteux ?

Crise climatique

Que se passe-t-il après une récolte détruite ?

Crise logistique

Que se passe-t-il si les transports sont perturbés ?

Crise sanitaire

Que se passe-t-il si une production devient temporairement indisponible ?

La résilience apparaît dans les réponses à ces scénarios.


46. Redondance et diversification

On peut rechercher plusieurs producteurs pour les fonctions critiques.

Plusieurs :

  • maraîchers ;
  • arboriculteurs ;
  • éleveurs ;
  • producteurs de céréales ;
  • semenciers ;
  • transformateurs.

Cette redondance réduit certains risques systémiques.

Mais elle doit rester économiquement viable.

La résilience ne peut pas être construite uniquement par accumulation d’infrastructures.


47. La dimension temporelle

Les paysages alimentaires changent avec les saisons.

Printemps :

  • légumes précoces ;
  • jeunes pousses ;
  • plantations.

Été :

  • fruits ;
  • légumes ;
  • récoltes.

Automne :

  • fruits tardifs ;
  • courges ;
  • racines ;
  • céréales.

Hiver :

  • stocks ;
  • conserves ;
  • légumes conservables ;
  • productions sous abri.

La diversité temporelle est aussi importante que la diversité spatiale.


48. Le paysage alimentaire de 2050

À l’horizon 2050, les territoires devront probablement renforcer leur capacité à gérer simultanément :

  • chaleur ;
  • sécheresse ;
  • pluies extrêmes ;
  • pression foncière ;
  • disponibilité en eau ;
  • évolution des cultures.

Les ceintures maraîchères devront être pensées avec :

  • ombrage ;
  • sols vivants ;
  • stockage ;
  • irrigation sobre ;
  • récupération d’eau ;
  • diversité variétale.

Les vergers devront intégrer le climat futur.

Les fermes devront diversifier leurs dépendances.


49. Le paysage alimentaire de 2100

À l’horizon 2100, la question devient celle de la capacité d’évolution.

Une infrastructure alimentaire conçue aujourd’hui doit pouvoir être transformée.

Les cultures peuvent changer.

Les arbres peuvent être remplacés.

Les zones de production peuvent se déplacer.

Les variétés peuvent évoluer.

Les systèmes hydrauliques peuvent être adaptés.

Le territoire alimentaire doit donc être pensé comme un système vivant en transformation permanente.


50. La méthode Omakëya™ du paysage alimentaire

Observer

Cartographier la population, les terres, les fermes, les productions et les flux.

Comprendre

Analyser les interactions entre alimentation, eau, climat, sol, biodiversité et énergie.

Mesurer

Quantifier productions, surfaces, stocks, consommations et dépendances.

Modéliser

Construire différents scénarios alimentaires et climatiques.

Concevoir

Organiser ceintures maraîchères, vergers, fermes et infrastructures.

Planifier

Définir les transformations sur 5, 10, 20 et 50 ans.

Produire

Déployer progressivement les systèmes.

Transformer

Créer les capacités de stockage et de transformation.

Distribuer

Organiser les circuits territoriaux.

Mesurer

Suivre les résultats.

Faire évoluer

Adapter le système aux changements climatiques, biologiques, économiques et sociaux.


51. Matrice Omakëya™ des paysages alimentaires

ÉlémentFonction alimentaireFonction territorialeRisque à surveiller
Ceinture maraîchèreLégumesProximité alimentaireEau/foncier
Verger territorialFruitsBiodiversitéGel/sécheresse
Ferme localeProductionEmploi/économieDépendances
HaieIndirecteClimat/écologieEntretien
MareIndirecteEau/biodiversitéÉvaporation
Sol vivantFondamentaleEau/carboneDégradation
PépinièrePlantsRenouvellementRessources
SemencesGénétiqueAdaptationÉrosion génétique
StockageConservationSécuritéÉnergie
TransformationValorisationÉconomieInfrastructure
Marché localDistributionCohésionLogistique

52. Vers une véritable infrastructure alimentaire territoriale

Le paysage alimentaire peut finalement être représenté comme un réseau :

SOLS → CULTURES → ARBRES → ANIMAUX → TRANSFORMATION → STOCKAGE → DISTRIBUTION → POPULATION

avec, en arrière-plan :

EAU + ÉNERGIE + BIODIVERSITÉ + CLIMAT + INFORMATION

L’ensemble fonctionne comme un système.

Si l’on modifie une composante, les autres peuvent être affectées.

Réduire l’eau disponible peut réduire la production.

Modifier les cultures peut modifier les besoins hydriques.

Supprimer les haies peut modifier le microclimat.

Détruire les sols peut augmenter la dépendance aux intrants.

Supprimer les fermes locales peut augmenter les distances alimentaires.

Le paysage alimentaire est donc un système couplé.


53. L’objectif n’est pas l’autosuffisance absolue

Un territoire moderne continuera à échanger.

L’objectif Omakëya™ est différent :

Sécuriser les fonctions essentielles, diversifier les sources, rapprocher certaines productions, préserver les terres fertiles et maintenir plusieurs chemins d’approvisionnement.

La résilience alimentaire n’est donc pas une fermeture.

C’est une diversification intelligente des dépendances.


54. Le grand changement de paradigme

Nous pouvons alors passer :

de l’agriculture éloignée

à

l’agriculture territoriale ;

de la parcelle isolée

à

la mosaïque alimentaire ;

du producteur isolé

à

un réseau de fermes ;

du verger privé

à

un réseau de vergers ;

du jardin décoratif

à

un espace potentiellement productif ;

du stockage centralisé

à

des capacités distribuées ;

de la dépendance unique

à

la redondance ;

de l’alimentation comme commerce

à

l’alimentation comme infrastructure territoriale.


55. Principe Omakëya™

Un territoire résilient ne cherche pas nécessairement à produire tout ce qu’il consomme. Il cherche à ne jamais dépendre d’un seul chemin pour assurer ses fonctions alimentaires essentielles.

Et surtout :

Protéger les sols productifs. Développer les productions de proximité. Diversifier les fermes. Construire des vergers territoriaux. Organiser les flux. Stocker une partie des ressources. Préserver les semences. Relier agriculture, eau, biodiversité et énergie.


56. Cultiver les territoires

Le paysage alimentaire constitue finalement une nouvelle manière de regarder l’aménagement du territoire.

La ville n’est plus seulement entourée d’une campagne qui lui fournit de la nourriture.

Elle appartient à un système alimentaire territorial.

Les ceintures maraîchères rapprochent certaines productions.

Les vergers territoriaux constituent des réserves alimentaires pérennes.

Les fermes locales produisent et structurent l’économie.

Les haies protègent et connectent.

Les sols stockent l’eau et nourrissent les cultures.

Les zones humides participent au fonctionnement hydrologique.

Les réseaux logistiques permettent la distribution.

Les capacités de stockage prolongent la disponibilité.

Les semences constituent une réserve d’adaptation biologique.

Et l’ensemble forme un paysage qui n’est plus seulement esthétique ou agricole.

Il devient alimentaire.

C’est une évolution majeure de la Vision Omakëya™ :

L’alimentation doit être pensée dans le paysage avant d’être pensée uniquement dans l’assiette.

Car une assiette commence bien avant la récolte.

Elle commence dans :

  • un sol ;
  • une graine ;
  • une réserve d’eau ;
  • un arbre ;
  • une ferme ;
  • un paysage ;
  • un climat ;
  • un réseau humain.

Et si nous voulons construire des territoires capables de traverser les décennies à venir, il faudra probablement apprendre à concevoir ces éléments comme un seul système.

Principe final

Ne concevez pas seulement des fermes capables de produire. Concevez des territoires capables de nourrir, de stocker, de transformer, de distribuer, de s’adapter et de recommencer.

Le chapitre suivant peut alors franchir une nouvelle étape : les “territoires nourriciers”, en intégrant aux paysages alimentaires les jardins, vergers, fermes, élevages, forêts nourricières, pêche, aquaculture, stockage, transformation, marchés et restauration collective, jusqu’à construire une véritable architecture territoriale de l’alimentation à l’horizon 2050–2100.