
LES TRAMES BRUNES
Le réseau invisible : sols — champignons — racines — microorganismes
1. Le territoire que l’on ne voit pas
Lorsque nous regardons un paysage, nous voyons :
- des forêts ;
- des prairies ;
- des haies ;
- des champs ;
- des rivières ;
- des mares ;
- des arbres ;
- des bâtiments ;
- des routes.
Nous voyons essentiellement la partie aérienne du territoire.
Mais une grande partie de son fonctionnement se trouve sous nos pieds.
Sous une prairie existe un réseau de racines.
Sous une forêt existe un système complexe de racines, de champignons, de bactéries, d’animaux du sol et de matière organique.
Sous une haie se prolonge un volume pédologique qui peut connecter plusieurs végétaux.
Dans les premiers centimètres du sol se trouvent d’innombrables organismes qui transforment la matière, mobilisent des nutriments, construisent des agrégats et participent aux cycles biogéochimiques.
Le paysage visible n’est donc que la partie émergée d’un système beaucoup plus vaste.
La trame brune est le réseau invisible qui relie le territoire par ses sols, ses racines, ses champignons et ses microorganismes.
2. Pourquoi parler de « trame brune » ?
La trame verte décrit principalement les continuités végétales aériennes.
La trame bleue décrit les continuités liées à l’eau.
La trame brune permet de décrire la continuité fonctionnelle des sols et de la vie souterraine.
Elle associe notamment :
- sols ;
- matière organique ;
- racines ;
- champignons ;
- bactéries ;
- autres microorganismes ;
- microfaune ;
- macrofaune ;
- pores ;
- agrégats ;
- eau du sol ;
- air du sol ;
- matière minérale.
Il ne s’agit donc pas seulement d’une couleur cartographique.
C’est une manière de représenter un compartiment territorial vivant.
3. Le sol comme infrastructure
Dans une approche classique, le sol peut être considéré comme un support :
« Le sol sert à construire, cultiver ou planter. »
Dans une approche agroclimatique, cette définition est beaucoup trop limitée.
Le sol constitue une infrastructure qui peut :
- stocker de l’eau ;
- permettre l’infiltration ;
- soutenir les végétaux ;
- stocker du carbone ;
- recycler des nutriments ;
- héberger une biodiversité ;
- protéger contre l’érosion ;
- participer aux échanges thermiques ;
- soutenir la production agricole ;
- filtrer certains flux ;
- amortir certains événements climatiques.
Le sol n’est donc pas un simple support.
Le sol est une infrastructure territoriale vivante.
4. La trame brune commence par la continuité des sols
Un territoire peut posséder une très belle trame verte tout en ayant une trame brune extrêmement fragmentée.
Exemple :
forêt → route → parking → pelouse → bâtiment → prairie
La végétation peut sembler présente partout.
Mais sous la surface :
- le sol peut avoir été décapé ;
- compacté ;
- imperméabilisé ;
- contaminé ;
- remblayé ;
- artificialisé.
La continuité biologique souterraine peut alors être fortement interrompue.
Il faut donc distinguer :
continuité visuelle
et
continuité fonctionnelle.
5. Le sol vivant
Un sol vivant est un système organisé comprenant :
- particules minérales ;
- matière organique ;
- eau ;
- air ;
- racines ;
- organismes vivants.
Les interactions entre ces compartiments produisent des fonctions essentielles.
On peut conceptualiser le fonctionnement du sol par :
[
F_s=f(M,O,E,R,B,H)
]
avec notamment :
- (M) : matrice minérale ;
- (O) : matière organique ;
- (E) : eau ;
- (R) : racines ;
- (B) : biologie ;
- (H) : structure hydraulique.
Cette relation est conceptuelle, et non une équation universelle permettant de calculer directement la qualité d’un sol.
6. La structure du sol
Un sol fonctionnel possède une architecture.
Cette architecture dépend notamment :
- de la texture ;
- de la structure ;
- des agrégats ;
- de la porosité ;
- de la matière organique ;
- de l’activité biologique ;
- des racines.
Les pores permettent notamment :
- circulation de l’eau ;
- circulation de l’air ;
- développement racinaire ;
- activité biologique.
Un sol peut donc être considéré comme une infrastructure poreuse.
7. La porosité : le réseau de circulation souterrain
Sous la surface existe un réseau de pores.
Certains sont :
- très fins ;
- moyens ;
- plus grands.
Ils jouent des rôles différents dans :
- stockage ;
- infiltration ;
- drainage ;
- circulation de l’air ;
- disponibilité de l’eau.
La structure du sol détermine donc une partie de son comportement hydrologique.
8. La trame brune et l’eau
L’eau qui tombe sur un territoire peut :
ruisseler
ou
entrer dans le sol.
La capacité d’infiltration dépend notamment :
- de la structure ;
- de la texture ;
- de la compaction ;
- de l’humidité initiale ;
- des macropores ;
- de la végétation ;
- de l’activité biologique.
Les racines et organismes du sol peuvent contribuer à la formation et au maintien de structures poreuses.
La trame brune est donc intimement liée à la trame bleue.
9. Le sol comme réservoir hydrologique
Le sol peut constituer un immense stockage diffus.
Une approximation classique de la réserve utile peut être représentée par :
[
RU \approx (\theta_{CC}-\theta_{PFP})Z
]
où :
- (\theta_{CC}) représente la teneur en eau à la capacité au champ ;
- (\theta_{PFP}) représente la teneur en eau au point de flétrissement permanent ;
- (Z) représente la profondeur de sol explorée par les racines.
Cette relation est une approximation : la réserve réellement accessible dépend notamment des propriétés du sol, de la profondeur racinaire et des conditions hydriques.
10. Les racines : l’architecture souterraine
Chaque arbre construit sous terre une architecture comparable, par certains aspects, à celle de sa partie aérienne.
Les racines permettent :
- ancrage ;
- absorption d’eau ;
- absorption d’éléments minéraux ;
- stockage ;
- interaction avec les microorganismes ;
- création de pores ;
- exploration du sol.
Le système racinaire est donc une véritable infrastructure biologique.
11. Les racines ne sont pas seulement des tuyaux
Une vision simplifiée imagine :
sol → racine → eau → feuille.
La réalité est beaucoup plus complexe.
Les racines :
- modifient le sol ;
- libèrent des composés organiques ;
- interagissent avec les microorganismes ;
- influencent les agrégats ;
- participent aux cycles biogéochimiques ;
- construisent progressivement un environnement biologique autour d’elles.
La racine est donc également un organe d’ingénierie écologique.
12. La rhizosphère
Autour des racines existe une zone particulièrement active :
la rhizosphère.
Elle est influencée par :
- exsudats racinaires ;
- microorganismes ;
- champignons ;
- disponibilité en eau ;
- nutriments ;
- pH local.
La rhizosphère constitue donc une interface majeure entre :
plante ↔ sol ↔ microorganismes.
13. Les champignons
Les champignons constituent une composante fondamentale de nombreux sols.
Ils participent notamment :
- à la décomposition ;
- au recyclage de la matière organique ;
- à la formation de structures du sol ;
- aux interactions avec les racines.
Certains forment des associations mycorhiziennes avec les plantes.
Ces associations peuvent modifier :
- l’exploration du sol ;
- l’accès à certaines ressources ;
- les échanges entre plante et microorganismes.
14. Les mycorhizes
Dans les associations mycorhiziennes, le champignon et la plante peuvent échanger des ressources.
Schématiquement :
plante → composés carbonés
et
champignon → eau et éléments minéraux
La réalité dépend fortement du type de mycorhize, de la plante, du champignon, du sol et des conditions environnementales.
Il faut donc éviter de présenter les mycorhizes comme un système universellement bénéfique dans toutes les situations.
Mais elles constituent clairement une composante majeure de la biologie des sols.
15. Le réseau mycélien
Le mycélium peut explorer des volumes de sol bien supérieurs à ceux directement occupés par les racines.
Il constitue ainsi une interface supplémentaire entre :
- sol ;
- racines ;
- matière organique ;
- microorganismes.
L’image d’un « réseau souterrain » est donc particulièrement pertinente.
Mais il faut rester prudent avec l’idée populaire d’un « internet des arbres ».
Les réseaux mycorhiziens existent, mais leur fonctionnement, leur importance écologique et leurs transferts varient selon les écosystèmes et les espèces.
16. Les microorganismes
Le sol abrite une diversité considérable de microorganismes :
- bactéries ;
- champignons microscopiques ;
- archées ;
- protozoaires et autres organismes microscopiques.
Ils participent notamment :
- à la décomposition ;
- aux transformations de l’azote ;
- au cycle du carbone ;
- à la mobilisation de nutriments ;
- à la formation et transformation de la matière organique.
Le sol est donc un véritable réacteur biologique territorial.
17. Le sol comme réacteur biogéochimique
On peut conceptualiser le système :
matière organique
↓
microorganismes
↓
transformations chimiques
↓
nutriments disponibles
↓
racines
↓
biomasse
↓
retour au sol
Il s’agit d’un cycle.
Une partie des ressources est temporairement stockée dans :
- biomasse ;
- humus et matière organique ;
- microorganismes ;
- racines ;
- bois ;
- litière.
18. Le carbone souterrain
Le territoire stocke du carbone dans :
- végétation ;
- litière ;
- matière organique du sol ;
- racines ;
- biomasse microbienne.
Le sol représente donc un compartiment important du cycle du carbone.
Mais le stockage du carbone dans les sols n’est pas automatiquement permanent.
Il dépend notamment :
- du climat ;
- de la texture ;
- de la minéralogie ;
- des apports ;
- de la décomposition ;
- de la gestion ;
- de l’humidité ;
- de la perturbation.
Il faut donc parler de stock et de flux, pas seulement de « carbone capturé ».
19. La matière organique
La matière organique provient notamment :
- feuilles ;
- racines mortes ;
- bois ;
- exsudats ;
- organismes morts ;
- déjections.
Elle est ensuite transformée.
Une partie devient :
- biomasse microbienne ;
- matière organique plus stable ;
- composés minéraux ;
- CO₂ ;
- autres produits de transformation.
Le sol fonctionne donc comme un système de transformation et de stockage.
20. L’azote
L’azote constitue un autre cycle fondamental.
Il circule entre :
- atmosphère ;
- sol ;
- microorganismes ;
- végétaux ;
- animaux ;
- matière organique.
Les microorganismes jouent un rôle majeur dans plusieurs transformations.
La fertilité ne dépend donc pas simplement de la quantité d’azote présente.
Elle dépend aussi de :
- sa forme ;
- sa disponibilité ;
- sa transformation ;
- ses pertes ;
- son immobilisation.
21. Le phosphore
Le phosphore est fortement lié :
- à la matrice minérale ;
- à la matière organique ;
- à l’activité biologique.
Sa disponibilité dépend notamment :
- du pH ;
- des minéraux ;
- de la matière organique ;
- des microorganismes ;
- des interactions racinaires.
Les champignons mycorhiziens peuvent notamment participer à l’accès de certaines plantes au phosphore.
22. La structure biologique du sol
La vie du sol contribue à construire sa structure.
Les racines :
- pénètrent ;
- créent des canaux ;
- apportent de la matière organique.
Les organismes du sol :
- fragmentent ;
- mélangent ;
- transforment ;
- déplacent des particules.
Les champignons peuvent contribuer à la stabilisation de certains agrégats.
Le sol devient ainsi progressivement une architecture biologique auto-organisée, sans être pour autant indépendante des propriétés minérales et des processus physiques.
23. Les vers de terre et la macrofaune
La trame brune ne se limite pas aux microorganismes.
Elle comprend également :
- vers de terre ;
- collemboles ;
- acariens ;
- insectes ;
- larves ;
- autres organismes du sol.
Certains creusent.
D’autres fragmentent la matière.
D’autres prédatent.
D’autres décomposent.
Cette diversité participe au fonctionnement global du système.
24. Les sols forestiers
Un sol forestier possède généralement une organisation particulière :
litière → matière organique → horizon organo-minéral → horizons minéraux → substrat
Les racines et champignons y forment un réseau complexe.
La continuité forestière ne doit donc pas être considérée uniquement au-dessus du sol.
Il existe également une continuité :
canopée → racines → mycorhizes → sol → microorganismes.
25. Les sols agricoles
Les sols agricoles sont également des systèmes biologiques.
Mais leurs fonctions peuvent être fortement influencées par :
- travail du sol ;
- compaction ;
- monoculture ;
- couverture ;
- rotation ;
- apports organiques ;
- irrigation ;
- drainage ;
- pesticides ;
- érosion.
L’agriculture résiliente doit donc considérer la trame brune comme une infrastructure productive.
26. Les sols urbains
La ville possède également des sols.
Mais ils peuvent être :
- décapés ;
- remblayés ;
- compactés ;
- artificialisés ;
- contaminés ;
- fragmentés.
Un arbre urbain peut donc avoir un problème non pas avec ses feuilles, mais avec le volume de sol disponible pour ses racines.
La stratégie végétale urbaine doit donc commencer sous terre.
Planter un arbre sans prévoir son sol futur revient à construire une ville végétale sans construire ses fondations.
27. Le volume de sol disponible
La survie et le fonctionnement d’un arbre dépendent notamment :
- profondeur ;
- volume ;
- structure ;
- oxygénation ;
- disponibilité en eau ;
- température ;
- contraintes mécaniques ;
- qualité biologique.
Un arbre planté dans un petit volume de sol fortement compacté n’a pas les mêmes possibilités qu’un arbre disposant d’un grand volume de sol continu.
28. Connecter les sols urbains
Une approche territoriale peut chercher à connecter :
fosse d’arbre → fosse d’arbre → bande plantée → parc → jardin → corridor végétal
Mais la connexion doit également exister dans le sol.
On peut donc concevoir des :
- fosses continues ;
- sols structuraux ;
- volumes racinaires connectés ;
- bandes plantées ;
- espaces désimperméabilisés.
L’objectif est de construire une infrastructure racinaire urbaine.
29. Les sols et l’érosion
La perte de sol constitue une rupture majeure de la trame brune.
L’érosion peut être provoquée ou aggravée par :
- sol nu ;
- ruissellement ;
- vent ;
- pente ;
- travail du sol ;
- disparition de la couverture végétale.
La protection du sol passe notamment par :
- couverture ;
- végétation ;
- matière organique ;
- structure ;
- ralentissement du ruissellement.
30. La trame brune et le changement climatique
Les sols doivent faire face à :
- augmentation des températures ;
- sécheresses ;
- pluies intenses ;
- érosion ;
- modification de l’activité biologique ;
- incendies ;
- évolution de la végétation.
Un sol vivant peut constituer un tampon, mais sa capacité est limitée.
La résilience ne signifie pas que le sol peut absorber toutes les perturbations.
Elle signifie qu’il possède des capacités de récupération et de fonctionnement supérieures à celles d’un sol fortement dégradé.
31. Le sol comme infrastructure climatique
Le sol participe au climat local par :
- stockage d’eau ;
- évaporation ;
- soutien à l’évapotranspiration ;
- échanges thermiques ;
- soutien à la végétation.
Un sol couvert et fonctionnel peut donc contribuer indirectement au refroidissement par le maintien de la végétation et directement par ses échanges hydriques et thermiques.
Le sol doit donc être intégré aux stratégies de lutte contre les îlots de chaleur.
32. Sol, eau et végétation
Les trois réseaux sont intimement liés :
TRAME BLEUE
↓ eau
TRAME BRUNE
↓ support biologique
TRAME VERTE
↓ végétation
Puis :
végétation → matière organique → sol
et :
sol → eau disponible → végétation
Il s’agit d’un système de rétroactions.
33. La trame brune et la trame verte
Une haie n’est pas seulement :
arbres + arbustes + herbes.
Elle est également :
racines + rhizosphère + champignons + bactéries + matière organique + sol.
Supprimer une haie peut donc provoquer une perte de continuité :
- aérienne ;
- racinaire ;
- biologique ;
- hydrologique ;
- microclimatique.
34. La trame brune et la trame bleue
L’eau constitue un transporteur essentiel.
Elle circule :
- à la surface ;
- dans les pores ;
- dans les macropores ;
- dans les nappes.
Les sols déterminent une partie du devenir de cette eau.
Une dégradation de la structure peut augmenter :
- ruissellement ;
- érosion ;
- stagnation ;
- difficultés d’infiltration.
La trame brune constitue donc une partie de l’infrastructure hydrologique.
35. La fragmentation souterraine
La fragmentation du sol peut être provoquée par :
- routes ;
- fondations ;
- parkings ;
- canalisations ;
- terrassements ;
- remblais ;
- compactage.
La surface peut parfois sembler végétalisée alors que les continuités souterraines sont interrompues.
Il faut donc développer une cartographie souterraine du territoire.
36. Cartographier la trame brune
Une cartographie peut intégrer :
Couche 1 — Sols
- types ;
- textures ;
- profondeurs ;
- horizons.
Couche 2 — Structure
- compaction ;
- porosité ;
- stabilité des agrégats ;
- infiltration.
Couche 3 — Chimie
- pH ;
- carbone ;
- matière organique ;
- nutriments ;
- salinité lorsque pertinente.
Couche 4 — Biologie
- biomasse microbienne ;
- activité ;
- vers ;
- champignons ;
- diversité biologique.
Couche 5 — Racines
- profondeur ;
- densité ;
- continuité ;
- volume disponible.
Couche 6 — Pressions
- artificialisation ;
- érosion ;
- pollution ;
- compactage ;
- travail intensif.
37. Cartographier le carbone
Une carte du carbone peut distinguer :
- stocks ;
- profondeur ;
- matière organique ;
- biomasse ;
- évolution temporelle.
Il est important de distinguer :
stock de carbone
et
flux de carbone.
Un stock élevé ne signifie pas automatiquement qu’un sol continue d’accumuler du carbone.
38. Cartographier la biologie
La biologie des sols est plus difficile à cartographier que l’occupation du sol.
On peut néanmoins utiliser :
- analyses microbiologiques ;
- indicateurs d’activité ;
- abondance de certains groupes ;
- respiration du sol ;
- observations de macrofaune ;
- analyses ADN environnemental dans certains contextes ;
- indicateurs agronomiques.
La mesure doit être adaptée à la question.
39. Les unités fonctionnelles de sols
Plutôt que de cartographier uniquement les classifications pédologiques, il peut être utile d’identifier des unités fonctionnelles :
- sol à forte infiltration ;
- sol à forte réserve hydrique ;
- sol très compacté ;
- sol érodé ;
- sol riche en matière organique ;
- sol biologiquement actif ;
- sol artificialisé ;
- sol potentiellement restaurable.
Cette carte est directement exploitable pour l’aménagement.
40. La carte des opportunités de restauration
Elle peut identifier :
- sols désimperméabilisables ;
- parcelles compactées ;
- anciennes zones agricoles ;
- friches ;
- fosses d’arbres ;
- accotements ;
- cours d’école ;
- espaces industriels ;
- parkings.
L’objectif est de déterminer :
Où restaurer le sol produirait-il le plus de fonctions supplémentaires ?
41. La restauration de la trame brune
La restauration peut comprendre :
- désimperméabilisation ;
- décompactage ;
- apport de matière organique adapté ;
- couverture permanente ;
- végétalisation ;
- limitation des perturbations ;
- restauration des racines ;
- restauration des habitats.
Mais une règle doit être respectée :
Il faut diagnostiquer avant d’amender.
Ajouter de la matière organique ou des matériaux sans connaître le sol peut être inutile, voire problématique.
42. Restaurer n’est pas simplement « nourrir le sol »
Un sol vivant n’est pas uniquement un sol auquel on ajoute du compost.
Il faut considérer simultanément :
- structure ;
- eau ;
- air ;
- matière organique ;
- racines ;
- diversité biologique ;
- perturbations ;
- contamination éventuelle.
Le sol est un système.
43. Réduire les perturbations
La restauration passe également par la réduction de certaines pressions :
- compaction ;
- travail excessif ;
- sol nu ;
- érosion ;
- imperméabilisation ;
- drainage inadapté.
Dans certains cas, laisser le sol fonctionner peut être plus important que multiplier les interventions.
44. Les corridors racinaires
À l’échelle urbaine ou agricole, on peut imaginer des corridors souterrains permettant de connecter des volumes de sol.
Par exemple :
arbre → bande végétalisée → haie → bosquet → prairie
avec une continuité :
racines → sol → champignons → microorganismes.
Cette vision permet de concevoir le territoire comme un réseau à plusieurs profondeurs.
45. La profondeur du territoire
On peut désormais représenter le territoire selon plusieurs couches :
AIR
────────────────────────────────
VÉGÉTATION
arbres • haies • prairies
────────────────────────────────
SOL
racines • champignons
bactéries • matière organique
────────────────────────────────
SOUS-SOL
eau • roche • nappes
────────────────────────────────
Le territoire n’est donc plus seulement une surface.
Il devient un volume écologique.
46. Une cartographie en quatre dimensions
La trame brune possède :
- une dimension horizontale ;
- une dimension verticale ;
- une dimension biologique ;
- une dimension temporelle.
Un sol change avec :
- saisons ;
- sécheresses ;
- cultures ;
- plantations ;
- vieillissement ;
- perturbations.
La carte du sol doit donc devenir progressivement une carte dynamique.
47. Le jumeau numérique pédologique
Le jumeau numérique peut intégrer :
- type de sol ;
- profondeur ;
- texture ;
- structure ;
- carbone ;
- humidité ;
- température ;
- racines ;
- végétation ;
- activité biologique ;
- infiltration.
On pourrait alors simuler :
Que se passe-t-il si cette zone est désimperméabilisée ?
Quelle réserve hydrique peut être restaurée ?
Où planter des arbres ?
Quels secteurs sont trop compacts ?
Où la restauration biologique aurait-elle le meilleur potentiel ?
48. IA et trame brune
L’intelligence artificielle pourra contribuer à :
- croiser des cartes pédologiques ;
- interpréter des mesures ;
- détecter des anomalies ;
- estimer des risques ;
- suivre les changements ;
- prédire certaines évolutions ;
- prioriser les restaurations.
Mais la biologie du sol ne doit pas être réduite à un score.
Une analyse numérique doit rester reliée :
aux prélèvements → aux observations → au terrain → aux saisons → aux pratiques.
49. La trame brune agricole de demain
Une agriculture résiliente peut chercher à construire :
sol couvert
→ racines vivantes
→ diversité végétale
→ matière organique
→ microorganismes
→ structure
→ eau
→ production
→ retour de biomasse
Le système devient progressivement plus cyclique.
50. La trame brune forestière
La forêt construit également son propre sol.
Au fil du temps :
feuilles → litière → décomposition → matière organique → microorganismes → nutriments → racines → arbres
Le sol forestier est donc à la fois :
- résultat du fonctionnement de la forêt ;
- support de la forêt ;
- réservoir ;
- habitat ;
- acteur du système.
51. La trame brune urbaine
La ville peut également reconstruire des sols fonctionnels.
Les priorités peuvent concerner :
- cours d’école ;
- parcs ;
- jardins ;
- pieds d’arbres ;
- espaces publics ;
- friches ;
- parkings ;
- zones industrielles en reconversion.
Chaque mètre carré désimperméabilisé n’a pas la même valeur.
La priorité doit dépendre des fonctions recherchées.
52. Sols et sécurité alimentaire
La fertilité des sols constitue une composante de la résilience alimentaire.
Un territoire qui détruit progressivement ses sols agricoles peut devenir dépendant de ressources extérieures.
La protection des sols fertiles constitue donc une forme de sécurité stratégique.
Cela rejoint un principe majeur :
Ne consommez pas un sol avant d’avoir évalué les fonctions que vous allez perdre.
53. Sols et autonomie territoriale
Un territoire peut avoir :
- de l’eau ;
- de l’énergie ;
- des semences ;
- des machines ;
mais perdre progressivement sa capacité productive si ses sols se dégradent.
La trame brune constitue donc une infrastructure de long terme.
Elle se restaure parfois lentement.
Elle peut également se dégrader très rapidement.
Le temps doit donc être intégré dans les décisions territoriales.
54. La résilience par la profondeur
Un territoire résilient doit fonctionner sur plusieurs niveaux :
air
↓
végétation
↓
sol
↓
racines
↓
microorganismes
↓
sous-sol
↓
eau souterraine
Cette profondeur crée des stocks, des flux et des possibilités supplémentaires.
La résilience territoriale n’est donc pas seulement une question de surface.
55. Méthode Omakëya™ de diagnostic de la trame brune
Étape 1
Définir les unités pédologiques.
Étape 2
Cartographier les profondeurs de sol.
Étape 3
Analyser la texture.
Étape 4
Analyser la structure.
Étape 5
Mesurer ou estimer la compaction.
Étape 6
Évaluer l’infiltration.
Étape 7
Évaluer la réserve hydrique.
Étape 8
Mesurer le carbone et la matière organique.
Étape 9
Analyser le pH et les principaux paramètres chimiques pertinents.
Étape 10
Identifier les contaminations potentielles.
Étape 11
Observer les racines.
Étape 12
Évaluer la biologie du sol.
Étape 13
Rechercher les champignons et mycorhizes lorsque pertinent.
Étape 14
Observer la macrofaune.
Étape 15
Cartographier les sols artificialisés.
Étape 16
Cartographier les sols compactés.
Étape 17
Cartographier l’érosion.
Étape 18
Identifier les ruptures de continuité.
Étape 19
Croiser avec la trame verte.
Étape 20
Croiser avec la trame bleue.
Étape 21
Croiser avec le climat.
Étape 22
Identifier les sols stratégiques.
Étape 23
Identifier les sols restaurables.
Étape 24
Prioriser les interventions.
Étape 25
Restaurer.
Étape 26
Laisser fonctionner.
Étape 27
Mesurer.
Étape 28
Comparer dans le temps.
Étape 29
Modéliser les scénarios futurs.
Étape 30
Adapter la stratégie.
56. Matrice territoriale de la trame brune
| Élément | Eau | Carbone | Fertilité | Biodiversité | Résilience |
|---|---|---|---|---|---|
| Sol forestier | ★★★★★ | ★★★★★ | ★★★★☆ | ★★★★★ | ★★★★★ |
| Sol prairial | ★★★★☆ | ★★★★☆ | ★★★★☆ | ★★★★☆ | ★★★★☆ |
| Sol agricole vivant | ★★★★☆ | ★★★★☆ | ★★★★★ | ★★★★☆ | ★★★★★ |
| Sol urbain restauré | ★★★★☆ | ★★★☆☆ | ★★★☆☆ | ★★★★☆ | ★★★★☆ |
| Sol compacté | ★☆☆☆☆ | ★★☆☆☆ | ★☆☆☆☆ | ★☆☆☆☆ | ★☆☆☆☆ |
| Sol imperméabilisé | ☆☆☆☆☆ | ☆☆☆☆☆ | ☆☆☆☆☆ | ☆☆☆☆☆ | ☆☆☆☆☆ |
Ces évaluations sont qualitatives et indicatives. La fonctionnalité réelle dépend fortement du contexte pédologique, climatique, biologique et de l’usage.
57. Les trois trames réunies
Nous pouvons désormais réunir :
Trame verte
forêts → haies → bosquets → prairies
Trame bleue
rivières → mares → zones humides → étangs
Trame brune
sols → racines → champignons → microorganismes
Ces trois réseaux ne sont pas indépendants.
Ils forment un système.
58. Le territoire vivant en trois dimensions
On peut maintenant représenter le territoire comme :
TRAME VERTE
forêts • haies • prairies
│
│
──────────┼──────────
│
TRAME BRUNE
sols • racines • champignons
• microorganismes
│
──────────┼──────────
│
TRAME BLEUE
rivières • mares • zones humides
• étangs
Mais cette représentation reste encore simplifiée.
La réalité est un réseau d’interactions croisées.
59. Le grand réseau écologique territorial
La forêt :
- protège le sol ;
- modifie l’eau ;
- crée de l’habitat ;
- stocke du carbone.
Le sol :
- soutient la forêt ;
- stocke de l’eau ;
- nourrit les plantes ;
- abrite les microorganismes.
L’eau :
- soutient la végétation ;
- transporte des éléments ;
- crée des habitats ;
- influence le sol.
Les microorganismes :
- transforment la matière ;
- participent aux cycles ;
- interagissent avec les racines.
Les racines :
- explorent le sol ;
- influencent la structure ;
- participent aux échanges biologiques.
Tout est connecté.
60. La trame brune comme infrastructure invisible
Les infrastructures territoriales les plus importantes ne sont donc pas toujours visibles.
Sous :
- une forêt ;
- une prairie ;
- une haie ;
- un verger ;
- un parc ;
- un jardin ;
se trouve une infrastructure biologique.
Elle fonctionne en permanence.
Elle transforme.
Elle stocke.
Elle transporte.
Elle décompose.
Elle reconstruit.
Elle régénère.
61. Le principe de non-fragmentation
Lorsqu’un projet territorial coupe un espace naturel, il faut désormais poser une question supplémentaire :
Que détruisons-nous sous la surface ?
Une route peut interrompre :
- racines ;
- sols ;
- infiltration ;
- organismes ;
- flux biologiques.
Une urbanisation peut supprimer :
- volume pédologique ;
- habitat microbien ;
- stockage carbone ;
- réserve hydrique.
L’impact doit donc être évalué en profondeur.
62. Concevoir les infrastructures avec leur sous-sol
Toute infrastructure importante devrait être étudiée en trois dimensions :
Surface
Usage, végétation, mobilité.
Sous-sol biologique
Sols, racines, champignons.
Sous-sol hydrologique
Nappes, infiltration, écoulements.
Cela transforme profondément la manière de concevoir :
- routes ;
- quartiers ;
- bâtiments ;
- parcs ;
- exploitations ;
- réseaux.
63. Le sol comme patrimoine
Une forêt peut être restaurée en quelques décennies.
Un sol fertile peut demander beaucoup plus de temps pour retrouver certaines propriétés.
La destruction d’un sol doit donc être considérée comme une perte potentiellement longue.
Le sol devient un patrimoine territorial.
Il faut alors distinguer :
sol consommable
et
sol stratégique.
64. La trame brune et 2100
Face au climat futur, les sols devront fournir davantage de fonctions :
- retenir l’eau ;
- soutenir la végétation ;
- amortir les sécheresses ;
- limiter l’érosion ;
- maintenir la fertilité ;
- soutenir la biodiversité.
Les sols vivants peuvent devenir l’une des infrastructures naturelles les plus importantes du siècle.
Mais leur protection doit commencer maintenant.
La restauration est généralement plus longue que la dégradation.
65. Le grand principe Omakëya™
Ne regardez jamais un paysage uniquement par sa surface. Sous chaque forêt, chaque prairie, chaque haie et chaque jardin se trouve une infrastructure vivante qui conditionne une partie de son fonctionnement futur.
66. Le réseau invisible qui fait fonctionner le territoire
La trame brune révèle une dimension essentielle de l’agroclimatologie territoriale.
La forêt que nous voyons dépend d’un sol que nous voyons à peine.
La prairie dépend de ses racines.
Les racines dépendent de la structure du sol.
Le sol dépend de la matière organique.
La matière organique est transformée par les microorganismes.
Les champignons établissent certaines associations avec les racines.
L’eau circule dans les pores.
Le carbone entre, circule et sort.
Les nutriments sont transformés.
La vie construit progressivement une architecture souterraine.
Ce système constitue une véritable infrastructure invisible du territoire.
La trame brune complète ainsi les deux réseaux précédents.
La trame verte donne au territoire une architecture aérienne.
La trame bleue organise une partie de ses flux hydrologiques.
La trame brune construit ses fondations biologiques.
Ensemble, elles forment une architecture beaucoup plus complète :
VERT + BLEU + BRUN = TERRITOIRE VIVANT
Et cette architecture doit elle-même être reliée à :
- la trame noire ;
- les réseaux climatiques ;
- les réseaux agricoles ;
- les infrastructures énergétiques ;
- les réseaux humains ;
- les corridors de mobilité ;
- les systèmes urbains.
La prochaine étape consiste donc à ne plus étudier ces trames séparément.
Il faut désormais les superposer.
Principe de synthèse
Protéger les sols → maintenir les racines → préserver les champignons → favoriser la vie microbienne → conserver l’eau → maintenir les cycles → reconnecter les territoires → mesurer → régénérer.
Transition vers le chapitre suivant
Nous avons maintenant trois grandes architectures territoriales :
la trame verte, qui relie les habitats végétalisés ;
la trame bleue, qui relie les systèmes aquatiques ;
la trame brune, qui relie les sols et la vie souterraine.
Mais un territoire résilient ne peut pas fonctionner avec trois réseaux séparés.
Une haie peut être simultanément un corridor vert, une structure racinaire brune, un ralentisseur hydrologique bleu et un brise-vent climatique.
Une ripisylve peut relier rivière, sol, forêt et microclimat.
Une zone humide peut associer eau, sol, carbone, végétation et biodiversité.
Un quartier peut connecter parcs, arbres, sols, noues, mares, jardins et bâtiments.
Il devient alors nécessaire de franchir une nouvelle étape :
penser les trames vertes, bleues et brunes comme une seule infrastructure écologique territoriale.
Le prochain chapitre pourra ainsi être consacré à l’architecture des trames écologiques combinées : vertes + bleues + brunes, et montrer comment les superposer dans une même cartographie, identifier les nœuds stratégiques, les ruptures, les corridors multifonctionnels et les zones prioritaires de régénération.