AGROCLIMATOLOGIE : Les grands déséquilibres actuels

Les grands déséquilibres actuels

Artificialisation, fragmentation écologique, imperméabilisation, disparition des sols vivants, monocultures, dépendance énergétique et vulnérabilité climatique

Un territoire peut sembler parfaitement fonctionnel lorsqu’on l’observe depuis une carte.

Les routes sont tracées.

Les villes sont organisées.

Les terres agricoles sont exploitées.

Les bâtiments sont raccordés aux réseaux.

L’eau est distribuée.

L’énergie arrive.

Les marchandises circulent.

Les aliments sont disponibles.

Pourtant, derrière cette apparente stabilité, de nombreux territoires présentent des déséquilibres profonds.

Ces déséquilibres ne sont pas toujours visibles immédiatement.

Ils peuvent être progressifs.

Un sol peut perdre sa matière organique pendant plusieurs décennies avant que sa dégradation ne devienne évidente.

Une haie peut disparaître progressivement jusqu’à transformer complètement la connectivité écologique.

Une nappe peut diminuer lentement avant qu’une sécheresse ne révèle la fragilité du système.

Une ville peut accumuler des surfaces minérales pendant des années avant de découvrir, lors d’une canicule, l’ampleur de son îlot de chaleur.

Une agriculture peut devenir progressivement dépendante de quelques variétés, de quelques intrants ou d’une énergie abondante avant de rencontrer une rupture d’approvisionnement.

La vulnérabilité territoriale est donc souvent le résultat d’une accumulation de déséquilibres.

Le problème n’est pas nécessairement une infrastructure particulière.

Il réside dans la manière dont plusieurs transformations se combinent.

Artificialisation.

Fragmentation.

Imperméabilisation.

Dégradation des sols.

Simplification biologique.

Dépendance énergétique.

Vulnérabilité climatique.

Ces phénomènes sont liés.

Ils forment parfois un véritable cercle de fragilisation.


1. Le territoire moderne comme système simplifié

Une grande partie de l’aménagement contemporain a été construite autour d’une logique de spécialisation.

On sépare :

  • l’habitat ;
  • l’industrie ;
  • l’agriculture ;
  • les transports ;
  • les espaces naturels ;
  • les zones commerciales ;
  • les infrastructures énergétiques.

Cette organisation peut améliorer certaines fonctions à court terme.

Mais elle peut également provoquer une séparation des flux.

L’eau est évacuée rapidement.

La matière organique quitte les sols.

La biodiversité est repoussée vers des espaces résiduels.

L’énergie est produite loin des lieux de consommation.

La nourriture est produite loin des populations.

Les déchets sont exportés.

Les matériaux sont importés.

Le territoire devient alors dépendant de réseaux extérieurs.

Il fonctionne efficacement dans des conditions normales, mais peut devenir vulnérable lorsque ces réseaux sont perturbés.


2. L’artificialisation

L’artificialisation correspond à la transformation durable d’espaces naturels, agricoles ou forestiers par des usages humains et des infrastructures.

Elle peut prendre de nombreuses formes :

  • urbanisation ;
  • lotissements ;
  • zones commerciales ;
  • parkings ;
  • routes ;
  • zones industrielles ;
  • plateformes logistiques ;
  • infrastructures ;
  • équipements ;
  • bâtiments.

L’artificialisation ne signifie pas seulement « construire ».

Elle transforme les fonctions du sol et du paysage.

Elle peut modifier :

  • infiltration ;
  • ruissellement ;
  • évaporation ;
  • température ;
  • biodiversité ;
  • continuités écologiques ;
  • stockage du carbone ;
  • production alimentaire ;
  • circulation des animaux ;
  • paysage.

Une surface artificialisée devient donc une nouvelle pièce du métabolisme territorial.


3. L’artificialisation comme changement de fonction

Prenons un sol agricole.

Avant transformation, il peut assurer simultanément :

  • production alimentaire ;
  • infiltration ;
  • stockage d’eau ;
  • stockage de carbone ;
  • habitat biologique ;
  • régulation thermique ;
  • production de biomasse.

Après construction d’un parking, sa fonction principale devient :

  • support d’une infrastructure ;
  • circulation ;
  • stationnement ;
  • stockage temporaire de véhicules.

Une partie des fonctions précédentes disparaît ou est déplacée.

L’eau qui s’infiltrait doit désormais être gérée ailleurs.

La biodiversité perd un habitat.

Le carbone stocké dans le sol peut être perturbé.

La surface absorbe et restitue différemment le rayonnement.

L’artificialisation est donc également un transfert de fonctions écologiques.


4. Artificialiser, c’est souvent déplacer un problème

Une surface construite peut résoudre localement un besoin.

Mais certaines conséquences apparaissent ailleurs.

Une nouvelle voirie peut accélérer le ruissellement.

Un parking peut augmenter la température de surface.

Une zone commerciale peut accroître les déplacements.

Une extension urbaine peut fragmenter un habitat.

Une nouvelle construction peut nécessiter davantage de réseaux.

Une infrastructure peut augmenter les besoins de drainage.

Il faut donc toujours poser la question :

Quelle fonction territoriale existait ici avant l’aménagement, et où cette fonction doit-elle désormais être assurée ?

C’est une question fondamentale de l’ingénierie territoriale.


5. L’imperméabilisation

L’imperméabilisation constitue un cas particulier particulièrement important.

Les surfaces imperméables comprennent notamment :

  • béton ;
  • enrobés ;
  • certaines toitures ;
  • surfaces compactées ;
  • revêtements imperméables.

Elles modifient profondément le cycle de l’eau.

Une partie de l’eau qui aurait pu :

  • s’infiltrer ;
  • alimenter le sol ;
  • recharger les réserves ;
  • soutenir la végétation ;

est transformée en ruissellement de surface.

Le territoire doit alors évacuer l’eau plus rapidement.


6. Du territoire infiltrant au territoire évacuateur

On peut comparer deux modèles.

Territoire infiltrant

pluie → interception → sol → infiltration → stockage → végétation → évapotranspiration → écoulement progressif

Territoire imperméabilisé

pluie → surface → ruissellement rapide → réseau → exutoire

Le second système peut être très performant pour évacuer l’eau.

Mais il possède une capacité réduite à conserver localement une partie de cette ressource.

Il peut également augmenter les débits de pointe lors d’événements pluvieux.

La logique de résilience consiste donc à réintroduire autant que possible :

  • infiltration ;
  • ralentissement ;
  • stockage temporaire ;
  • végétation ;
  • zones humides ;
  • sols fonctionnels.

7. La fragmentation écologique

Un autre déséquilibre majeur concerne la fragmentation des habitats.

Un paysage peut conserver des espaces naturels tout en devenant écologiquement fragmenté.

Une forêt peut être séparée par une route.

Une zone humide peut être isolée.

Une haie peut disparaître entre deux bois.

Une rivière peut être artificialisée.

Une clôture peut empêcher certains déplacements.

Une urbanisation diffuse peut interrompre les continuités.

Le problème n’est donc pas seulement la quantité d’habitat.

C’est aussi :

la manière dont les habitats sont connectés.


8. La fragmentation comme rupture des flux biologiques

La biodiversité fonctionne par mouvements.

Les espèces doivent :

  • se déplacer ;
  • chercher de la nourriture ;
  • trouver de l’eau ;
  • se reproduire ;
  • coloniser de nouveaux espaces ;
  • migrer lorsque le climat change.

Une fragmentation excessive peut réduire ces possibilités.

Elle peut provoquer :

  • isolement des populations ;
  • diminution des échanges génétiques ;
  • augmentation du risque local d’extinction ;
  • difficulté de recolonisation ;
  • rupture des cycles biologiques.

La fragmentation constitue donc une rupture du métabolisme biologique territorial.


9. Le paradoxe des petits espaces naturels

Un territoire peut posséder de nombreuses petites zones vertes et rester fortement fragmenté.

La simple addition de surfaces naturelles ne suffit pas.

Il faut également regarder :

  • leur taille ;
  • leur qualité ;
  • leur position ;
  • leur connectivité ;
  • leurs interfaces ;
  • les obstacles entre elles.

Deux hectares connectés peuvent parfois jouer un rôle différent de deux hectares dispersés et isolés.

Le territoire doit donc être analysé comme un réseau de :

réservoirs + corridors + interfaces.


10. La disparition des sols vivants

Le sol est probablement l’une des infrastructures territoriales les plus sous-estimées.

Il constitue à la fois :

  • un réservoir d’eau ;
  • un habitat ;
  • un support de production ;
  • un filtre ;
  • un stock de carbone ;
  • un système biologique ;
  • un support racinaire ;
  • un échangeur thermique.

Pourtant, les sols peuvent être :

  • érodés ;
  • compactés ;
  • décapés ;
  • retournés intensivement ;
  • appauvris en matière organique ;
  • contaminés ;
  • salinisés ;
  • imperméabilisés.

Un sol peut rester physiquement présent tout en ayant perdu une grande partie de ses fonctions.


11. Sol présent ne signifie pas sol fonctionnel

Cette distinction est fondamentale.

Un sol peut être visible sur une carte pédologique mais avoir perdu :

  • sa porosité ;
  • sa structure ;
  • ses biopores ;
  • son activité biologique ;
  • sa capacité d’infiltration ;
  • sa réserve utile ;
  • sa capacité de stockage de carbone.

La résilience territoriale doit donc considérer la fonction du sol, pas seulement sa présence.


12. La compaction

La compaction réduit généralement une partie de la porosité du sol.

Elle peut être provoquée par :

  • engins agricoles ;
  • véhicules ;
  • travaux ;
  • passages répétés ;
  • stockage de matériaux ;
  • piétinement ;
  • chantier.

Ses conséquences potentielles comprennent :

  • diminution de l’infiltration ;
  • augmentation du ruissellement ;
  • limitation de l’enracinement ;
  • diminution de l’aération ;
  • modification de l’activité biologique.

La compaction est particulièrement problématique parce qu’elle peut être invisible en surface.


13. L’érosion

L’érosion constitue une autre perte de capital territorial.

Une pluie intense sur un sol nu peut provoquer :

détachement → transport → dépôt

Une partie du sol quitte alors son lieu de production.

Lorsque la couche superficielle riche en matière organique disparaît, le territoire perd potentiellement :

  • fertilité ;
  • carbone ;
  • structure ;
  • capacité de stockage d’eau ;
  • activité biologique.

Le sol n’est pas une ressource renouvelable à l’échelle humaine lorsqu’il est détruit beaucoup plus rapidement qu’il ne se forme.


14. La monoculture

La monoculture ne doit pas être comprise uniquement comme le fait de cultiver une seule espèce.

Le problème plus général est la simplification excessive du système.

Une monoculture peut réduire :

  • diversité génétique ;
  • diversité des espèces ;
  • diversité des architectures ;
  • diversité des racines ;
  • diversité des cycles ;
  • diversité des habitats.

Elle peut également synchroniser les besoins du système :

  • mêmes périodes de croissance ;
  • mêmes besoins en eau ;
  • mêmes périodes de récolte ;
  • mêmes vulnérabilités.

15. La spécialisation augmente parfois le rendement mais réduit la redondance

La spécialisation peut être extrêmement efficace dans certaines conditions.

Mais elle peut également augmenter la vulnérabilité.

Si une production dépend fortement :

  • d’une espèce ;
  • d’une variété ;
  • d’une période ;
  • d’un intrant ;
  • d’une source d’eau ;
  • d’une énergie ;
  • d’un marché ;

une perturbation ciblée peut avoir des conséquences importantes.

La diversité apporte au contraire une forme de redondance fonctionnelle.

Toutes les espèces ne réagissent pas de la même manière à :

  • la sécheresse ;
  • la chaleur ;
  • les maladies ;
  • le gel ;
  • les ravageurs.

16. La diversité comme assurance

Un territoire diversifié peut posséder plusieurs réponses possibles à une perturbation.

Par exemple :

  • plusieurs cultures ;
  • plusieurs variétés ;
  • plusieurs profondeurs racinaires ;
  • plusieurs périodes de production ;
  • plusieurs habitats ;
  • plusieurs sources d’eau ;
  • plusieurs sources énergétiques.

Cette diversité ne garantit pas la réussite.

Mais elle réduit certains risques liés à la dépendance à un seul composant.

La résilience repose donc en partie sur la diversification des fonctions et des réponses.


17. La dépendance énergétique

Les territoires modernes dépendent fortement de l’énergie.

Elle est nécessaire pour :

  • transporter ;
  • chauffer ;
  • refroidir ;
  • pomper ;
  • construire ;
  • transformer ;
  • irriguer ;
  • produire ;
  • stocker ;
  • distribuer.

Cette dépendance devient problématique lorsqu’une fonction essentielle ne possède qu’une seule source énergétique.

Exemple :

puits → pompe électrique → réservoir → irrigation

Une panne électrique peut alors provoquer une interruption hydrique.

Le système fonctionne parfaitement en régime normal, mais possède une faible capacité de fonctionnement dégradé.


18. L’énergie cachée dans les territoires

L’énergie ne se limite pas à l’électricité consommée localement.

Elle est également contenue dans :

  • les matériaux ;
  • les infrastructures ;
  • les transports ;
  • les engrais ;
  • les aliments importés ;
  • les machines ;
  • les systèmes de traitement ;
  • les réseaux.

Un territoire dépend donc d’une énergie souvent produite très loin de lui.

Cette dépendance constitue une vulnérabilité potentielle.


19. La dépendance aux réseaux

L’énergie constitue seulement un exemple.

Un territoire peut également dépendre de :

  • réseaux d’eau ;
  • réseaux électriques ;
  • réseaux de transport ;
  • réseaux numériques ;
  • chaînes alimentaires ;
  • chaînes logistiques ;
  • importations de matériaux ;
  • importations agricoles.

Plus un système possède de dépendances critiques, plus il devient important d’analyser :

  • leur diversité ;
  • leur redondance ;
  • leur fiabilité ;
  • leur capacité de secours ;
  • leur temps de récupération.

20. La vulnérabilité climatique

Le changement climatique transforme finalement le cadre dans lequel ces systèmes doivent fonctionner.

Un territoire conçu pour un climat relativement stable peut devenir moins performant lorsque changent :

  • températures ;
  • précipitations ;
  • sécheresses ;
  • vagues de chaleur ;
  • événements extrêmes ;
  • régimes de gel ;
  • disponibilité en eau ;
  • conditions de croissance.

Le problème n’est donc pas seulement :

« Comment protéger le territoire contre un événement extrême ? »

Il devient :

« Comment faire fonctionner le territoire lorsque les conditions moyennes elles-mêmes changent ? »


21. La vulnérabilité composée

Les risques climatiques ne sont pas indépendants.

Ils peuvent se combiner.

Une vague de chaleur peut être accompagnée d’une sécheresse.

Une sécheresse peut affaiblir la végétation.

Une végétation stressée peut devenir plus vulnérable au feu.

Une pluie intense peut survenir après une période sèche.

Un sol compacté ou artificialisé peut alors produire davantage de ruissellement.

Le territoire peut donc subir plusieurs perturbations successives ou simultanées.

La résilience doit être conçue pour ces scénarios composés.


22. Le paradoxe des territoires très techniques

Un territoire peut posséder une grande quantité d’infrastructures et rester vulnérable.

Pourquoi ?

Parce que la quantité d’infrastructure ne garantit pas la résilience.

Une infrastructure spécialisée peut être :

  • très efficace ;
  • très optimisée ;
  • très performante ;

mais également :

  • dépendante ;
  • peu redondante ;
  • difficile à réparer ;
  • énergivore ;
  • sensible aux événements extrêmes.

La résilience nécessite donc de rechercher non seulement la performance maximale, mais également :

  • robustesse ;
  • redondance ;
  • réparabilité ;
  • modularité ;
  • diversité ;
  • fonctionnement dégradé ;
  • capacité d’adaptation.

23. Les déséquilibres se renforcent mutuellement

Les sept déséquilibres étudiés ne sont pas sept problèmes indépendants.

Ils peuvent former une chaîne.

Artificialisation

Imperméabilisation

Ruissellement accru

Moins d’infiltration

Moins de stockage local

Stress hydrique accru

Végétation plus vulnérable

Biodiversité fragilisée

Sols et paysages moins fonctionnels

Vulnérabilité climatique accrue

Une autre chaîne peut apparaître :

monoculture → dépendance à quelques intrants → dépendance énergétique → vulnérabilité économique → réduction de la capacité d’adaptation

Ou :

fragmentation → isolement biologique → diminution de la résilience des populations → difficulté à suivre les changements climatiques

Ces chaînes montrent pourquoi une approche sectorielle est insuffisante.


24. Le cercle de fragilisation territoriale

On peut représenter le système général ainsi :

Artificialisation

Imperméabilisation

perturbation hydrologique

dégradation des sols

affaiblissement de la végétation

perte de biodiversité

simplification du paysage

augmentation de la vulnérabilité climatique

Dépendance énergétique et logistique

Le système devient alors de plus en plus dépendant d’interventions techniques extérieures.


25. Le problème n’est pas l’existence de la technique

Il serait pourtant erroné d’opposer systématiquement technologie et écologie.

Un territoire résilient peut avoir besoin :

  • de pompes ;
  • de réseaux ;
  • de capteurs ;
  • de bâtiments ;
  • de routes ;
  • de stockage ;
  • de systèmes numériques ;
  • d’énergie ;
  • d’ouvrages hydrauliques.

La question n’est pas :

« Faut-il supprimer la technique ? »

Mais :

« Quelle combinaison de fonctions biologiques, physiques, techniques et humaines produit le système le plus robuste ? »

La technique devient alors un outil parmi d’autres.


26. La complémentarité entre infrastructure grise et infrastructure vivante

Une infrastructure minérale peut parfois être renforcée par une infrastructure écologique.

Par exemple :

réseau d’évacuation + infiltration locale

digue + zone d’expansion des crues

route + corridor écologique

bâtiment + ombrage végétal

réservoir + sol vivant

agriculture + haies

ville + réseau d’îlots de fraîcheur

La résilience vient souvent de la combinaison.


27. Le principe de désimbrication des risques

Lorsqu’un système est trop spécialisé, une même perturbation peut toucher plusieurs fonctions simultanément.

Une stratégie de résilience consiste à séparer certaines dépendances.

Par exemple :

  • plusieurs sources d’eau ;
  • plusieurs sources d’énergie ;
  • plusieurs itinéraires ;
  • plusieurs zones de production ;
  • plusieurs habitats ;
  • plusieurs stocks.

L’objectif n’est pas de tout dupliquer.

Il est de déterminer les fonctions critiques et d’identifier les points uniques de défaillance.


28. Identifier les dépendances critiques

Pour chaque fonction territoriale, il faut poser cinq questions.

1. De quoi dépend-elle ?

2. Quelle est sa source principale ?

3. Existe-t-il une alternative ?

4. Quelle est la durée acceptable d’interruption ?

5. Que se passe-t-il si la source disparaît ?

Cette méthode permet de révéler les fragilités cachées.


29. La notion de point unique de défaillance

Un territoire est particulièrement vulnérable lorsqu’une seule rupture suffit à interrompre une fonction essentielle.

Exemples :

  • une seule conduite ;
  • un seul poste électrique ;
  • une seule route ;
  • une seule source d’eau ;
  • une seule variété agricole ;
  • un seul fournisseur ;
  • un seul bassin de stockage.

La résilience consiste à supprimer ou à réduire ces dépendances lorsqu’elles concernent des fonctions critiques.


30. Réparer plutôt que compenser

Lorsqu’un déséquilibre est identifié, plusieurs stratégies sont possibles.

Compensation

On conserve le système dégradé et on ajoute une infrastructure pour corriger ses conséquences.

Réparation

On restaure la fonction perdue.

Transformation

On modifie profondément le fonctionnement du système.

Régénération

On cherche à reconstruire progressivement plusieurs fonctions simultanément.

La Vision Omakëya™ privilégie autant que possible la réparation et la régénération plutôt que l’accumulation permanente de compensations techniques.


31. Restaurer les fonctions plutôt que simplement les surfaces

Cette distinction est essentielle.

Planter une surface végétalisée ne suffit pas nécessairement.

Il faut demander :

  • le sol fonctionne-t-il ?
  • l’eau peut-elle s’infiltrer ?
  • les espèces peuvent-elles circuler ?
  • la végétation peut-elle survivre aux sécheresses ?
  • le système possède-t-il plusieurs strates ?
  • les habitats sont-ils connectés ?
  • la biomasse peut-elle se renouveler ?

La résilience territoriale doit donc être mesurée par les fonctions restaurées.


32. Une matrice des déséquilibres

DéséquilibreFonction perturbéeConséquence possibleVulnérabilité créée
Artificialisationfonctions du sol et du paysageperte de fonctions écologiquesdépendance aux infrastructures
Imperméabilisationcycle de l’eauruissellement accéléréinondation/stress hydrique
Fragmentationconnectivité biologiqueisolementperte de résilience écologique
Sols dégradésinfiltration/fertilité/habitatperte de fonctionssécheresse/érosion
Monoculturesdiversité fonctionnelledépendancemaladies/climat/marchés
Dépendance énergétiquefonctionnement des réseauxinterruption potentiellecrise énergétique
Vulnérabilité climatiquestabilité du systèmedommages/stressrupture de fonctions

33. Une deuxième matrice : du déséquilibre au levier

DéséquilibrePremier levierLevier complémentaireObjectif
Artificialisationéviterdensifier intelligemment/réutiliserpréserver les sols
Imperméabilisationdésimperméabiliserinfiltrer/ralentirrestaurer le cycle de l’eau
Fragmentationreconnectercréer des corridorsrestaurer les continuités
Sols dégradésprotégermatière organique/couverturereconstruire la fonction
Monoculturesdiversifierassociations/agroforesterieaugmenter la redondance
Dépendance énergétiqueréduireproduire/stocker localementdiminuer les dépendances
Vulnérabilité climatiqueanticiperadapter/régénérermaintenir les fonctions

34. La stratégie Omakëya™ : restaurer les capacités internes

Une stratégie territoriale résiliente peut être résumée par une hiérarchie.

1. Éviter la dégradation

Ne pas supprimer une fonction avant d’avoir démontré qu’elle est inutile.

2. Préserver

Conserver les sols, habitats, zones humides, forêts et continuités existantes.

3. Réduire

Réduire les consommations, pertes et dépendances.

4. Restaurer

Reconstruire les fonctions perdues.

5. Reconnecter

Rétablir les continuités hydrologiques, biologiques et territoriales.

6. Diversifier

Créer plusieurs réponses possibles.

7. Stocker

Conserver les ressources utiles.

8. Produire

Développer les productions locales pertinentes.

9. Sécuriser

Prévoir les situations de crise.

10. Mesurer

Observer les résultats.

11. Corriger

Adapter le système.


35. Le territoire comme système à réparer

La première étape d’une politique de résilience n’est donc pas nécessairement de construire.

Elle peut consister à :

  • retirer une surface imperméable ;
  • restaurer un sol ;
  • reconnecter deux habitats ;
  • rouvrir un écoulement ;
  • restaurer une zone humide ;
  • planter une haie ;
  • diversifier une production ;
  • réduire une dépendance ;
  • remettre de la matière organique dans le sol ;
  • réutiliser une infrastructure existante.

La résilience peut ainsi commencer par une désinstallation.


36. La désartificialisation comme projet territorial

Dans certains territoires, il peut être pertinent de transformer :

  • parkings ;
  • friches minérales ;
  • anciennes plateformes ;
  • cours d’école ;
  • places ;
  • voiries surdimensionnées ;
  • zones peu utilisées.

Une surface peut devenir :

  • sol infiltrant ;
  • espace végétalisé ;
  • zone humide ;
  • place ombragée ;
  • espace alimentaire ;
  • corridor ;
  • parc ;
  • zone multifonctionnelle.

La transformation ne consiste donc pas seulement à « mettre du vert ».

Elle consiste à restaurer des fonctions.


37. Le sol vivant comme infrastructure stratégique

La restauration des sols possède un avantage particulier.

Elle peut simultanément améliorer plusieurs fonctions :

  • infiltration ;
  • stockage d’eau ;
  • production ;
  • biodiversité ;
  • carbone ;
  • structure ;
  • résistance à l’érosion.

Le sol devient alors une infrastructure territoriale multifonctionnelle.

Il ne nécessite pas toujours une construction.

Il nécessite souvent :

  • protection ;
  • couverture ;
  • matière organique ;
  • diversité végétale ;
  • réduction de la compaction ;
  • gestion adaptée de l’eau.

38. La diversité comme infrastructure

Une haie diversifiée peut simultanément :

  • protéger du vent ;
  • créer un habitat ;
  • connecter des espaces ;
  • produire de la biomasse ;
  • filtrer certaines particules ;
  • créer de l’ombre ;
  • modifier le microclimat.

Une mosaïque agricole peut :

  • diversifier les productions ;
  • réduire certaines vulnérabilités ;
  • créer des habitats ;
  • répartir les besoins en eau ;
  • étaler les récoltes.

La diversité n’est donc pas uniquement une valeur écologique.

Elle devient une infrastructure de résilience.


39. La résilience par la modularité

Un système modulaire permet de modifier une partie sans détruire l’ensemble.

Exemples :

  • plusieurs petites réserves d’eau ;
  • plusieurs unités de production ;
  • plusieurs réseaux ;
  • plusieurs zones écologiques ;
  • plusieurs sources énergétiques ;
  • plusieurs voies de circulation.

La modularité facilite :

  • réparation ;
  • adaptation ;
  • extension ;
  • remplacement ;
  • expérimentation.

Elle réduit également certains risques systémiques.


40. La résilience par le fonctionnement dégradé

Une question essentielle doit être posée pour chaque infrastructure :

Que se passe-t-il lorsqu’elle ne fonctionne plus à 100 % ?

Un système robuste doit pouvoir continuer partiellement.

Exemples :

  • irrigation réduite mais maintenue ;
  • alimentation locale partielle ;
  • réseau énergétique en mode dégradé ;
  • circulation par itinéraires alternatifs ;
  • biodiversité capable de recoloniser ;
  • stockage permettant de traverser une période critique.

Le territoire doit donc être conçu non seulement pour son fonctionnement nominal, mais également pour ses modes dégradés.


41. Le passage de la performance à la résilience

Une performance maximale n’est pas nécessairement synonyme de résilience maximale.

Un système très optimisé peut posséder :

  • peu de stocks ;
  • peu de redondance ;
  • peu de marge ;
  • une forte spécialisation ;
  • des dépendances importantes.

Un système légèrement moins optimisé mais plus diversifié peut être plus robuste face aux perturbations.

La conception territoriale doit donc rechercher un compromis entre :

efficacité + sobriété + robustesse + adaptabilité.


42. Une nouvelle lecture des sept déséquilibres

Les sept déséquilibres peuvent finalement être regroupés en trois grandes familles.

Déséquilibres spatiaux

  • artificialisation ;
  • fragmentation ;
  • imperméabilisation.

Ils modifient la structure physique du territoire.

Déséquilibres biologiques

  • disparition des sols vivants ;
  • monocultures.

Ils réduisent la diversité et les fonctions biologiques.

Déséquilibres systémiques

  • dépendance énergétique ;
  • vulnérabilité climatique.

Ils augmentent la sensibilité du territoire aux perturbations extérieures.

Ces familles interagissent.


43. Le territoire résilient comme réponse systémique

La réponse ne peut donc pas être :

« Construisons davantage. »

Elle doit devenir :

« Restaurons les capacités internes du territoire. »

Ces capacités sont notamment :

  • infiltrer ;
  • stocker ;
  • produire ;
  • recycler ;
  • se régénérer ;
  • se déplacer ;
  • s’adapter ;
  • apprendre.

Un territoire capable de réaliser davantage de ces fonctions par lui-même possède une autonomie fonctionnelle supérieure.


44. La méthode Omakëya™ de diagnostic des déséquilibres

Pour chaque territoire :

Étape 1 — Cartographier l’artificialisation

Étape 2 — Cartographier l’imperméabilisation

Étape 3 — Cartographier les ruptures écologiques

Étape 4 — Évaluer les sols

Étape 5 — Évaluer la diversité agricole

Étape 6 — Cartographier les dépendances énergétiques

Étape 7 — Identifier les risques climatiques

Étape 8 — Rechercher les interactions

Étape 9 — Identifier les points critiques

Étape 10 — Quantifier les pertes

Étape 11 — Identifier les fonctions à restaurer

Étape 12 — Hiérarchiser les interventions

Étape 13 — Construire des scénarios

Étape 14 — Tester la robustesse

Étape 15 — Mettre en œuvre progressivement

Étape 16 — Mesurer

Étape 17 — Corriger

Étape 18 — Étendre ce qui fonctionne


45. La carte des déséquilibres

Le diagnostic territorial peut finalement produire une carte synthétique comprenant :

  • zones artificialisées ;
  • surfaces imperméables ;
  • sols dégradés ;
  • zones érodées ;
  • monocultures ;
  • habitats fragmentés ;
  • dépendances énergétiques ;
  • zones de forte exposition climatique.

Mais cette carte doit également montrer :

  • les stocks encore disponibles ;
  • les espaces fonctionnels ;
  • les corridors existants ;
  • les sols à préserver ;
  • les zones de restauration prioritaire ;
  • les infrastructures réutilisables ;
  • les possibilités de reconnexion.

Il ne s’agit pas seulement de cartographier les problèmes.

Il faut cartographier les capacités de transformation.


46. Les zones stratégiques de régénération

Certaines zones peuvent posséder un effet disproportionné sur le territoire.

Par exemple :

  • une tête de bassin ;
  • une zone humide ;
  • une vallée ;
  • une coupure écologique ;
  • un sol particulièrement fertile ;
  • un corridor interrompu ;
  • une zone urbaine très minérale ;
  • une forêt stratégique.

Restaurer une petite surface située au bon endroit peut parfois produire davantage d’effets systémiques que transformer une grande surface isolée.

C’est le principe du levier territorial.


47. Le territoire comme système à rééquilibrer

Le but de la transition territoriale n’est donc pas nécessairement de revenir à un état passé.

Il s’agit de construire un nouvel équilibre.

Un équilibre entre :

  • ville et nature ;
  • agriculture et biodiversité ;
  • production et conservation ;
  • eau et usages ;
  • énergie et sobriété ;
  • infrastructures et sols ;
  • mobilité et proximité ;
  • stockage et circulation ;
  • autonomie et échanges.

Le territoire de demain sera nécessairement différent de celui d’hier.

La question n’est donc pas :

« Comment revenir en arrière ? »

Mais :

« Quelles fonctions devons-nous reconstruire pour rendre le territoire capable d’affronter les conditions futures ? »


48. Vers une ingénierie de la régénération

Cette approche marque le passage d’une logique de correction ponctuelle à une logique de régénération.

Corriger

Résoudre un problème.

Compenser

Créer une fonction ailleurs.

Restaurer

Réintroduire une fonction perdue.

Régénérer

Permettre au système de reconstruire progressivement plusieurs fonctions et capacités.

La régénération devient alors une stratégie territoriale.


49. Principe fondamental

Le troisième grand principe du Tome 11 peut être formulé ainsi :

« Avant d’ajouter de nouvelles infrastructures, recherchez les fonctions que le territoire a perdues et les capacités qu’il possède encore. »

Un second principe complète cette idée :

« La résilience territoriale ne consiste pas à protéger indéfiniment un système fragile. Elle consiste à reconstruire les fonctions qui lui permettent de s’adapter. »

Et un troisième :

« Ne mesurez pas seulement ce que vous construisez. Mesurez les fonctions que le territoire retrouve. »


50. Les grands déséquilibres territoriaux contemporains ne constituent pas une liste de problèmes indépendants.

Ils forment un système.

L’artificialisation modifie les sols et les paysages.

L’imperméabilisation modifie l’eau.

La fragmentation modifie les déplacements du vivant.

La dégradation des sols réduit les capacités d’infiltration, de production et de stockage.

Les monocultures réduisent certaines formes de diversité et de redondance.

La dépendance énergétique augmente la sensibilité aux perturbations des réseaux.

Le changement climatique agit ensuite sur l’ensemble du système.

Chaque déséquilibre peut donc amplifier les autres.

Mais l’inverse est également vrai.

Les fonctions peuvent se renforcer mutuellement.

Un sol vivant peut améliorer l’infiltration.

Une végétation diversifiée peut protéger le sol.

Une haie peut reconnecter des habitats.

Une zone humide peut contribuer à plusieurs fonctions hydrologiques et écologiques.

Une agriculture diversifiée peut répartir certains risques.

Une production énergétique diversifiée peut réduire certaines dépendances.

Un territoire peut ainsi entrer dans un cercle de régénération.

La logique devient :

restaurer les sols

améliorer l’eau

renforcer la végétation

reconnecter la biodiversité

diversifier les productions

réduire certaines dépendances

augmenter la capacité d’adaptation

renforcer la résilience territoriale

Le changement de paradigme est alors considérable.

Il ne s’agit plus simplement de construire des territoires capables de résister aux événements extrêmes.

Il s’agit de reconstruire des territoires possédant davantage de capacités internes.

Des territoires capables de :

retenir l’eau,

faire vivre leurs sols,

accueillir et déplacer la biodiversité,

produire une partie de leur alimentation,

diversifier leurs sources d’énergie,

stocker des ressources,

maintenir leurs fonctions essentielles en mode dégradé,

et évoluer avec le climat.

La résilience ne naît donc pas de l’absence de perturbation.

Elle naît de la capacité du système à absorber, encaisser, récupérer, apprendre et évoluer.

La question n’est plus seulement :

« Comment réparer les dégâts ? »

Elle devient :

« Comment transformer les déséquilibres actuels en leviers de régénération ? »

C’est cette question qui ouvre la suite du Tome 11.

Après avoir identifié les limites des découpages administratifs, compris le territoire comme métabolisme et diagnostiqué ses grands déséquilibres, il devient nécessaire d’étudier les grandes structures naturelles qui organisent concrètement ces flux : reliefs, vallées, bassins versants, crêtes, pentes et lignes de partage des eaux.

Car avant de décider où intervenir, il faut encore comprendre une chose fondamentale :

comment le territoire organise naturellement ses circulations.