AGROCLIMATOLOGIE : Du territoire administratif au territoire écologique

Du territoire administratif au territoire écologique

Les limites des découpages classiques et la logique du vivant

Un territoire peut être dessiné de nombreuses manières.

On peut le diviser en communes, en départements, en régions, en intercommunalités ou en États. On peut tracer des routes, des parcelles, des zones urbaines, des espaces agricoles ou des réserves naturelles. On peut également le représenter par des cartes cadastrales, des documents d’urbanisme, des limites foncières ou des périmètres de compétence.

Ces découpages sont indispensables à l’organisation des sociétés humaines.

Ils permettent de savoir qui décide, qui finance, qui entretient, qui réglemente, qui possède et qui intervient.

Mais ils décrivent imparfaitement le fonctionnement réel du territoire.

Car le vivant ne connaît pas les frontières administratives.

Une rivière traverse plusieurs communes. Une nappe phréatique ignore les limites départementales. Une forêt peut s’étendre sur plusieurs territoires. Un massif montagneux forme un ensemble géographique continu malgré les frontières politiques. Le vent transporte chaleur, humidité, poussières, pollens et polluants bien au-delà d’une commune. Les animaux se déplacent entre plusieurs habitats. Les graines voyagent. Les incendies se propagent. Les eaux de ruissellement convergent vers les mêmes points bas.

Le climat lui-même ne respecte aucune limite administrative.

Un territoire résilient ne peut donc pas être conçu uniquement à partir des cartes qui organisent l’administration.

Il faut apprendre à superposer une autre carte à la carte administrative :

la carte du fonctionnement écologique, hydrologique, climatique, énergétique et biologique du territoire.

C’est le passage du territoire administratif au territoire écologique.


1. Le territoire administratif : une construction nécessaire

Les communes, départements, régions et autres collectivités constituent des structures essentielles de gouvernance.

Elles organisent les services publics, les infrastructures, l’aménagement, les transports, l’eau, les déchets, l’énergie, l’agriculture, la protection des populations et de nombreux autres domaines.

Le découpage administratif répond donc à une logique principalement humaine.

Il répond à des questions telles que :

  • Qui décide ?
  • Qui finance ?
  • Qui possède ?
  • Qui entretient ?
  • Qui réglemente ?
  • Qui est responsable ?
  • Où s’applique une règle ?
  • Quelle collectivité intervient ?
  • Quel budget peut être mobilisé ?

Cette organisation possède une immense valeur pratique.

Mais elle ne constitue pas nécessairement une unité fonctionnelle du vivant.

Une commune peut contenir :

  • une partie d’une vallée ;
  • un versant ;
  • un plateau ;
  • une zone humide ;
  • plusieurs sous-bassins versants ;
  • une forêt ;
  • des terres agricoles ;
  • des zones urbaines ;
  • plusieurs unités pédologiques ;
  • différents microclimats.

Inversement, un même système écologique peut s’étendre sur plusieurs communes.

La limite administrative découpe alors un système qui, biologiquement ou physiquement, fonctionne comme un ensemble.


2. Une frontière administrative n’est pas nécessairement une frontière écologique

Prenons l’exemple d’une rivière.

Une pluie tombe sur une colline située dans une commune A.

Une partie de cette eau s’infiltre.

Une autre ruisselle vers un fossé.

Le fossé rejoint un ruisseau.

Le ruisseau traverse la commune B.

Il rejoint une rivière dans la commune C.

La rivière traverse ensuite plusieurs départements avant d’atteindre son exutoire.

Pourtant, l’eau n’a jamais changé de système hydrologique lorsqu’elle a franchi les frontières administratives.

Elle a simplement changé de territoire politique.

Le même phénomène existe pour :

  • les nappes ;
  • les pollutions diffuses ;
  • les sédiments ;
  • les incendies ;
  • les poussières ;
  • les pollens ;
  • les graines ;
  • les insectes ;
  • les oiseaux ;
  • les mammifères ;
  • les continuités forestières ;
  • les masses d’air ;
  • les flux thermiques ;
  • les corridors écologiques.

Une frontière administrative peut donc être importante pour l’action humaine tout en étant presque inexistante pour le fonctionnement écologique.

C’est l’une des premières difficultés de l’aménagement territorial.


3. Les communes : des unités politiques, pas toujours des unités fonctionnelles

La commune est souvent la première échelle à laquelle un habitant perçoit son territoire.

Elle possède une identité, un nom, une histoire, des équipements, des services et une gouvernance.

Mais du point de vue agroclimatique, une commune peut être extrêmement hétérogène.

Elle peut comprendre simultanément :

  • un fond de vallée humide ;
  • un versant exposé au sud ;
  • un versant exposé au nord ;
  • un plateau soumis au vent ;
  • une forêt ;
  • une zone agricole ;
  • une zone urbanisée ;
  • un cours d’eau ;
  • une nappe ;
  • des sols différents ;
  • des altitudes différentes.

Il n’existe donc pas nécessairement un climat communal.

Il existe une mosaïque de conditions locales.

De même, il n’existe pas nécessairement un système hydrologique communal.

Une commune peut recevoir de l’eau provenant d’un territoire voisin et en transférer une partie vers une autre commune.

Elle peut également être située seulement sur une partie d’un bassin versant.

La conception agroclimatique doit donc dépasser cette première échelle.


4. Les départements et régions : changer d’échelle sans changer nécessairement de logique

Les départements et régions permettent déjà de raisonner à une échelle plus vaste.

Ils sont particulièrement utiles pour :

  • les réseaux de transport ;
  • les infrastructures ;
  • l’agriculture ;
  • l’énergie ;
  • l’aménagement ;
  • les politiques publiques ;
  • la gestion des risques ;
  • les politiques environnementales ;
  • la planification.

Mais une région administrative ne correspond pas forcément à une unité écologique.

Elle peut englober plusieurs :

  • bassins versants ;
  • massifs ;
  • vallées ;
  • climats locaux ;
  • systèmes agricoles ;
  • ensembles forestiers ;
  • corridors biologiques.

À l’inverse, un même massif, un même bassin versant ou une même continuité écologique peut traverser plusieurs régions.

Le problème n’est donc pas que les découpages administratifs seraient « mauvais ».

Ils répondent simplement à une autre fonction.

Une carte administrative décrit principalement l’organisation du pouvoir.

Une carte écologique décrit principalement l’organisation des flux et des interactions du vivant.

Les deux cartes sont nécessaires.

Mais elles ne doivent pas être confondues.


5. Les frontières administratives comme couches de gouvernance

La bonne approche n’est donc pas de supprimer les frontières administratives.

Il faut les considérer comme une couche parmi d’autres.

Un territoire peut être représenté comme un empilement de couches.

Couche 1 — Gouvernance

  • communes ;
  • intercommunalités ;
  • départements ;
  • régions ;
  • État ;
  • frontières internationales.

Couche 2 — Foncier

  • propriétés ;
  • parcelles ;
  • exploitations ;
  • domaines ;
  • infrastructures privées ou publiques.

Couche 3 — Hydrologie

  • bassins versants ;
  • sous-bassins ;
  • talwegs ;
  • cours d’eau ;
  • zones humides ;
  • nappes ;
  • zones d’infiltration ;
  • exutoires.

Couche 4 — Relief

  • vallées ;
  • versants ;
  • crêtes ;
  • plateaux ;
  • plaines ;
  • massifs ;
  • ruptures de pente.

Couche 5 — Climat

  • températures ;
  • précipitations ;
  • vents ;
  • exposition ;
  • rayonnement ;
  • gel ;
  • chaleur ;
  • humidité ;
  • brouillard.

Couche 6 — Sols

  • textures ;
  • profondeurs ;
  • réserves utiles ;
  • drainage ;
  • matière organique ;
  • compaction ;
  • hydromorphie.

Couche 7 — Écologie

  • habitats ;
  • forêts ;
  • haies ;
  • zones humides ;
  • corridors ;
  • réservoirs de biodiversité ;
  • continuités écologiques.

Couche 8 — Agriculture

  • cultures ;
  • élevages ;
  • vergers ;
  • prairies ;
  • agroforesterie ;
  • irrigation ;
  • infrastructures agricoles.

Couche 9 — Énergie

  • production ;
  • consommation ;
  • réseaux ;
  • potentiels solaires ;
  • vent ;
  • biomasse ;
  • hydraulique ;
  • stockage.

Couche 10 — Flux humains et matériels

  • routes ;
  • chemins ;
  • transports ;
  • marchandises ;
  • alimentation ;
  • déchets ;
  • matériaux ;
  • travailleurs ;
  • habitants.

Le territoire résilient apparaît alors comme la superposition de ces différentes géographies.


6. La logique du vivant : le bassin versant

Parmi les unités écologiques les plus importantes figure le bassin versant.

Un bassin versant est défini par la manière dont les eaux convergent vers un même exutoire.

La ligne de partage des eaux constitue sa frontière physique.

Cette frontière peut traverser plusieurs communes, plusieurs départements ou plusieurs régions.

Pour l’eau, c’est pourtant une seule unité fonctionnelle.

La pluie qui tombe sur l’ensemble du bassin participe à un même système de circulation.

On peut représenter le fonctionnement simplifié ainsi :

précipitations → interception → ruissellement/infiltration → stockage → écoulement → exutoire

À chacune de ces étapes interviennent :

  • les sols ;
  • la végétation ;
  • les zones humides ;
  • les cultures ;
  • les forêts ;
  • les infrastructures ;
  • les pentes ;
  • les ouvrages hydrauliques ;
  • les bâtiments ;
  • les surfaces imperméables.

Modifier une partie amont peut donc modifier les conditions hydrologiques en aval.

Une politique de résilience hydrique ne peut alors pas se limiter à la commune qui subit l’inondation.

Il faut également regarder :

où l’eau tombe, où elle s’accumule, où elle ruisselle, où elle s’infiltre et comment elle rejoint l’aval.

C’est un changement fondamental de raisonnement.


7. La vallée : une unité de circulation

La vallée constitue une autre unité particulièrement intéressante.

Elle rassemble souvent plusieurs flux :

  • eau ;
  • air ;
  • froid ;
  • chaleur ;
  • biodiversité ;
  • agriculture ;
  • déplacements humains ;
  • infrastructures.

Le fond de vallée peut concentrer l’eau et les sols alluviaux.

Les versants contrôlent une partie du ruissellement et du rayonnement.

Les crêtes modifient les vents.

Les zones boisées influencent l’humidité, la température et la rugosité du paysage.

La vallée devient alors une véritable infrastructure géographique naturelle.

Elle peut être étudiée comme un système :

versants → écoulements → fond de vallée → rivière → zones humides → aval

mais également :

crêtes → vents → vallée → ventilation et accumulation d’air froid

ou :

amont → sédiments → transport → dépôt

Le découpage administratif ne permet pas toujours de saisir cette continuité.

La vallée, elle, la révèle.


8. Le massif : penser les continuités plutôt que les parcelles

Un massif forestier ou montagneux possède lui aussi une logique propre.

La forêt peut constituer :

  • un réservoir de biodiversité ;
  • un stock de carbone ;
  • une réserve de biomasse ;
  • une infrastructure hydrologique ;
  • une protection contre l’érosion ;
  • un modificateur du microclimat ;
  • un corridor écologique ;
  • une ressource économique.

Mais les limites forestières administratives ne correspondent pas nécessairement aux limites écologiques.

Un animal peut parcourir plusieurs dizaines de kilomètres.

Une graine peut être transportée par le vent ou l’eau.

Un incendie peut franchir plusieurs communes.

Une sécheresse peut toucher simultanément plusieurs peuplements.

La résilience forestière doit donc être pensée à l’échelle du massif et de ses continuités, et non uniquement à celle de chaque parcelle.


9. Le corridor écologique : la continuité du vivant

Le vivant ne se contente pas d’occuper des surfaces.

Il circule.

Les espèces ont besoin de se déplacer pour :

  • se nourrir ;
  • se reproduire ;
  • trouver de l’eau ;
  • rechercher des refuges ;
  • coloniser de nouveaux habitats ;
  • échapper à des perturbations ;
  • suivre l’évolution du climat.

Un territoire fragmenté peut donc perdre une partie de sa résilience même si certaines zones naturelles sont encore présentes.

Deux forêts séparées par :

  • une autoroute ;
  • une urbanisation continue ;
  • une clôture infranchissable ;
  • une agriculture très homogène ;
  • une infrastructure ;
  • un réseau routier dense ;

peuvent fonctionner beaucoup moins bien qu’un ensemble connecté.

Le corridor écologique introduit alors une notion essentielle :

la continuité fonctionnelle.

Il ne s’agit pas seulement de savoir où se trouvent les habitats.

Il faut savoir comment ils communiquent.


10. L’unité climatique

Le climat constitue une autre géographie qui dépasse les frontières.

Une unité climatique peut être définie par un ensemble cohérent de conditions :

  • température ;
  • précipitations ;
  • vent ;
  • rayonnement ;
  • humidité ;
  • évapotranspiration ;
  • durée des sécheresses ;
  • fréquence du gel ;
  • exposition aux vagues de chaleur.

Mais, à l’échelle territoriale, le climat doit être abordé de manière hiérarchique.

Macroclimat

Il correspond aux grandes caractéristiques climatiques régionales.

Mésoclimat

Il dépend davantage du relief, de la proximité maritime, de l’altitude, des vallées et des grands ensembles paysagers.

Microclimat

Il dépend de l’organisation locale :

  • arbres ;
  • bâtiments ;
  • murs ;
  • haies ;
  • eau ;
  • sols ;
  • exposition ;
  • ombrage ;
  • vent.

Un même territoire administratif peut donc contenir plusieurs unités climatiques.

Et ces unités peuvent évoluer dans le temps.


11. Une nouvelle cartographie : cartographier les fonctionnements

La question n’est plus seulement :

« Où se trouve cette commune ? »

Elle devient :

« Comment fonctionne cet endroit dans l’ensemble du territoire ? »

Pour répondre à cette question, il faut cartographier les flux.

Flux hydrologiques

  • pluie ;
  • ruissellement ;
  • infiltration ;
  • drainage ;
  • écoulement ;
  • recharge ;
  • évapotranspiration.

Flux thermiques

  • rayonnement ;
  • stockage ;
  • convection ;
  • conduction ;
  • évaporation ;
  • chaleur urbaine.

Flux biologiques

  • animaux ;
  • graines ;
  • pollen ;
  • spores ;
  • organismes du sol.

Flux énergétiques

  • soleil ;
  • vent ;
  • biomasse ;
  • hydraulique ;
  • chaleur ;
  • électricité.

Flux de matière

  • sols ;
  • sédiments ;
  • biomasse ;
  • bois ;
  • nutriments ;
  • déchets ;
  • matériaux.

Flux humains

  • déplacements ;
  • alimentation ;
  • travail ;
  • commerce ;
  • loisirs ;
  • services.

Le territoire devient alors une carte dynamique des circulations.


12. Des frontières aux interfaces

Une frontière administrative est généralement représentée par une ligne.

Dans le fonctionnement écologique, les frontières sont souvent beaucoup plus complexes.

Entre une forêt et une prairie existe une lisière.

Entre la terre et l’eau existe une zone humide ou riparienne.

Entre la ville et la campagne existe une interface périurbaine.

Entre deux masses d’air existe une zone de transition.

Entre un sol agricole et une forêt existe un gradient écologique.

Ces interfaces peuvent être extrêmement importantes.

Elles concentrent souvent :

  • biodiversité ;
  • échanges de matière ;
  • échanges énergétiques ;
  • circulation des espèces ;
  • gradients d’humidité ;
  • gradients thermiques ;
  • production.

La conception territoriale doit donc apprendre à travailler non seulement sur les zones mais aussi sur leurs interfaces.


13. Le territoire écologique comme réseau

Le territoire peut être représenté comme un réseau.

Les nœuds peuvent être :

  • villages ;
  • villes ;
  • forêts ;
  • mares ;
  • zones humides ;
  • exploitations agricoles ;
  • vergers ;
  • réservoirs ;
  • stations énergétiques ;
  • infrastructures.

Les liaisons peuvent être :

  • rivières ;
  • corridors écologiques ;
  • routes ;
  • chemins ;
  • réseaux électriques ;
  • réseaux hydrauliques ;
  • continuités forestières ;
  • flux de matière.

On obtient alors une représentation différente du territoire.

Au lieu de voir uniquement des surfaces séparées par des frontières, on voit :

des stocks reliés par des flux.

Cette représentation est particulièrement adaptée à la résilience.


14. Les effets de frontière

Lorsqu’un système écologique traverse plusieurs territoires administratifs, une difficulté apparaît :

la décision est fragmentée alors que le phénomène est continu.

Une commune peut vouloir :

  • retenir l’eau ;

alors qu’une autre doit gérer l’excès d’eau en aval.

Une commune peut planter une forêt ;

alors qu’une autre doit gérer les conséquences d’un changement d’écoulement.

Une commune peut artificialiser une zone ;

alors que l’eau supplémentaire arrive ensuite dans une commune voisine.

Une collectivité peut protéger un corridor ;

alors qu’une infrastructure située quelques kilomètres plus loin le coupe.

La résilience territoriale exige donc une capacité à raisonner au-delà de l’espace administratif immédiat.


15. De la responsabilité locale à la responsabilité systémique

Il ne s’agit pas de supprimer la responsabilité locale.

Au contraire.

Chaque acteur reste responsable de son territoire.

Mais il doit comprendre que son territoire appartient à un système plus vaste.

On passe progressivement de :

« Que devons-nous faire ici ? »

à :

« Que pouvons-nous faire ici sans dégrader le fonctionnement de l’ensemble ? »

Puis :

« Que pouvons-nous faire ici pour améliorer le fonctionnement de l’ensemble ? »

Cette dernière question correspond beaucoup mieux à une logique de régénération.


16. La nouvelle unité de conception : l’unité agroclimatique fonctionnelle

Pour la Vision Omakëya™, une unité pertinente n’est donc pas nécessairement une commune ou une parcelle.

Elle peut être définie comme une unité agroclimatique fonctionnelle.

Elle rassemble :

  • un climat ;
  • un relief ;
  • une hydrologie ;
  • un ensemble de sols ;
  • une structure végétale ;
  • une biodiversité ;
  • des usages humains ;
  • des flux ;
  • des stocks ;
  • des contraintes ;
  • des ressources.

On peut la représenter conceptuellement par :

f(C,R,H,S,V,B,F,U,T)
]

où :

  • (C) = climat ;
  • (R) = relief ;
  • (H) = hydrologie ;
  • (S) = sols ;
  • (V) = végétation ;
  • (B) = biodiversité ;
  • (F) = flux ;
  • (U) = usages ;
  • (T) = dimension temporelle.

Cette unité n’a pas besoin de correspondre à une frontière administrative.

Elle correspond à une fonction territoriale.


17. Un même territoire peut posséder plusieurs géographies simultanément

Il serait donc dangereux de rechercher une seule carte « correcte ».

Un territoire possède plusieurs géographies superposées.

Une même parcelle peut appartenir simultanément :

  • à une commune ;
  • à un département ;
  • à une région ;
  • à un bassin versant ;
  • à un sous-bassin ;
  • à une vallée ;
  • à une unité climatique ;
  • à une unité pédologique ;
  • à un corridor écologique ;
  • à un système agricole ;
  • à une zone de risque incendie ;
  • à un réseau énergétique ;
  • à une aire de mobilité humaine.

Aucune de ces cartes ne suffit seule.

C’est leur croisement qui permet de comprendre le système.


18. Le changement climatique rend cette approche indispensable

Cette question devient encore plus importante avec le changement climatique.

Les territoires sont confrontés simultanément à plusieurs phénomènes :

  • hausse des températures ;
  • vagues de chaleur ;
  • sécheresses ;
  • pluies intenses ;
  • ruissellements ;
  • incendies ;
  • dépérissement forestier ;
  • déplacement des aires de répartition des espèces ;
  • tensions sur l’eau ;
  • stress agricole ;
  • évolution des besoins énergétiques.

Ces phénomènes peuvent se combiner.

Une sécheresse augmente par exemple le stress de la végétation.

Une végétation stressée peut modifier certains services écosystémiques.

Une vague de chaleur augmente les besoins en eau.

Un sol dégradé peut réduire l’infiltration.

Une pluie intense après une période sèche peut provoquer davantage de ruissellement.

Les risques deviennent donc interdépendants.

La résilience ne peut plus être organisée uniquement par secteur.

Il faut raisonner en système.


19. Concevoir selon les unités naturelles

Le changement de logique peut être résumé ainsi.

Ancienne question

Dans quelles limites administratives devons-nous intervenir ?

Nouvelle question

Quel système naturel sommes-nous en train de modifier ?

Puis :

Quels sont ses flux ?

Quels sont ses stocks ?

Quelles sont ses connexions ?

Où sont ses ruptures ?

Où sont ses points de fragilité ?

Où sont ses capacités de régénération ?

Comment les différentes collectivités peuvent-elles agir ensemble ?

Le territoire administratif reste alors le support de la décision.

Le territoire écologique devient le support de la compréhension.


20. La méthode Omakëya™ : superposer les deux territoires

La Vision Omakëya™ ne propose pas de choisir entre territoire administratif et territoire écologique.

Elle propose de les superposer.

Étape 1 — Cartographier les limites administratives

  • communes ;
  • intercommunalités ;
  • départements ;
  • régions ;
  • frontières.

Étape 2 — Cartographier le relief

  • altitudes ;
  • pentes ;
  • crêtes ;
  • vallées ;
  • versants ;
  • ruptures de pente.

Étape 3 — Cartographier l’eau

  • bassins versants ;
  • cours d’eau ;
  • zones humides ;
  • nappes ;
  • ruissellements ;
  • zones d’infiltration ;
  • exutoires.

Étape 4 — Cartographier le climat

  • températures ;
  • précipitations ;
  • vents ;
  • gel ;
  • chaleur ;
  • rayonnement ;
  • humidité.

Étape 5 — Cartographier les sols

  • texture ;
  • profondeur ;
  • drainage ;
  • réserve utile ;
  • matière organique ;
  • compaction.

Étape 6 — Cartographier le vivant

  • habitats ;
  • forêts ;
  • haies ;
  • corridors ;
  • réservoirs ;
  • zones humides ;
  • biodiversité.

Étape 7 — Cartographier les usages

  • agriculture ;
  • urbanisation ;
  • industrie ;
  • transport ;
  • énergie ;
  • loisirs.

Étape 8 — Cartographier les risques

  • inondation ;
  • sécheresse ;
  • incendie ;
  • érosion ;
  • chaleur ;
  • pollution ;
  • fragmentation écologique.

Étape 9 — Cartographier les flux

  • eau ;
  • énergie ;
  • carbone ;
  • biomasse ;
  • matière ;
  • biodiversité ;
  • humains.

Étape 10 — Identifier les unités fonctionnelles

Les zones homogènes ou fortement connectées deviennent les unités de travail.

Étape 11 — Identifier les ruptures

  • routes ;
  • urbanisation ;
  • barrages ;
  • artificialisation ;
  • fragmentation ;
  • obstacles hydrauliques ;
  • ruptures de continuité.

Étape 12 — Identifier les leviers

  • restauration ;
  • désimperméabilisation ;
  • reboisement ;
  • agroforesterie ;
  • haies ;
  • zones humides ;
  • corridors ;
  • stockage de l’eau ;
  • production alimentaire ;
  • sobriété énergétique.

21. Le territoire comme système emboîté

Un territoire résilient doit être pensé comme une série d’échelles imbriquées.

Parcelle

Quartier

Village

Ville

Intercommunalité

Vallée

Bassin versant

Massif ou ensemble paysager

Région

Territoire national ou transfrontalier

Chaque niveau possède ses propres fonctions.

Mais aucun niveau n’est indépendant des autres.

Une parcelle influence son voisinage.

Un quartier influence les écoulements locaux.

Une ville influence son bassin versant.

L’agriculture influence la qualité de l’eau.

Les forêts influencent certains flux hydrologiques, thermiques et biologiques.

Les infrastructures influencent les déplacements humains et animaux.

La résilience naît donc également de la compatibilité entre les échelles.


22. Le principe de subsidiarité écologique

Une règle fondamentale peut être formulée :

Agir au niveau le plus local possible, mais comprendre au niveau fonctionnel nécessaire.

Un problème très local peut être résolu à l’échelle d’une parcelle.

Mais si son fonctionnement dépend d’un bassin versant, il faut élargir l’analyse.

Une haie peut être décidée localement.

Mais si elle participe à un corridor écologique régional, son implantation doit être pensée à une autre échelle.

Une mare peut être un projet communal.

Mais si elle appartient à un réseau de zones humides, sa valeur dépasse largement sa surface.

La décision peut rester locale.

La compréhension doit parfois être territoriale.


23. Vers une gouvernance écologique du territoire

Cette nouvelle manière de cartographier le territoire entraîne naturellement une nouvelle manière de gouverner.

Il ne suffit plus de réunir les collectivités autour d’un découpage administratif.

Il devient pertinent de les réunir autour de systèmes fonctionnels :

  • bassin versant ;
  • vallée ;
  • massif ;
  • corridor écologique ;
  • réseau de zones humides ;
  • système agricole ;
  • réseau énergétique ;
  • unité climatique ;
  • territoire alimentaire.

Une même collectivité peut donc participer simultanément à plusieurs systèmes.

Elle n’est plus seulement un morceau d’une carte administrative.

Elle devient un nœud dans plusieurs réseaux territoriaux.


24. Le territoire écologique n’est pas une nouvelle frontière

Il faut toutefois éviter une nouvelle erreur.

Créer des unités écologiques ne signifie pas remplacer toutes les frontières administratives par de nouvelles frontières naturelles.

Le vivant lui-même est rarement organisé par des limites parfaitement nettes.

Les systèmes sont souvent :

  • imbriqués ;
  • graduels ;
  • dynamiques ;
  • saisonniers ;
  • partiellement ouverts.

Un bassin versant possède une frontière hydrologique relativement claire.

Mais le climat fonctionne davantage par gradients.

Les corridors écologiques peuvent être diffus.

Les espèces utilisent des espaces différents selon les saisons.

Les nappes peuvent posséder des structures complexes.

Le territoire écologique doit donc être compris comme une organisation fonctionnelle, pas comme une nouvelle grille rigide.


25. Concevoir des territoires capables de changer

Le changement climatique introduit enfin une dimension supplémentaire :

les unités fonctionnelles elles-mêmes peuvent évoluer.

Une zone agricole peut devenir plus sèche.

Une forêt peut changer de composition.

Une zone humide peut évoluer selon la disponibilité en eau.

Les espèces peuvent modifier leur aire de répartition.

Les cultures peuvent se déplacer.

Les besoins énergétiques peuvent changer.

Les villes peuvent développer de nouveaux îlots de fraîcheur.

Les infrastructures hydrauliques peuvent devenir insuffisantes.

La cartographie territoriale doit donc devenir dynamique.

Il faut produire non seulement :

une carte du territoire actuel

mais également :

une trajectoire territoriale.


26. Le jumeau territorial

Cette approche conduit naturellement au concept de jumeau numérique territorial.

Le territoire peut être représenté comme un modèle intégrant :

  • topographie ;
  • hydrologie ;
  • climat ;
  • sols ;
  • végétation ;
  • bâtiments ;
  • infrastructures ;
  • agriculture ;
  • énergie ;
  • biodiversité ;
  • usages humains.

Les données peuvent provenir de :

  • satellites ;
  • drones ;
  • capteurs ;
  • stations météorologiques ;
  • réseaux hydrologiques ;
  • bases pédologiques ;
  • inventaires biologiques ;
  • données agricoles ;
  • données énergétiques ;
  • modèles climatiques.

Le système peut alors être utilisé pour tester des scénarios.

Par exemple :

Que se passe-t-il si 20 % des surfaces urbaines sont désimperméabilisées ?

Que se passe-t-il si les haies sont reconnectées à l’échelle du bassin versant ?

Que se passe-t-il si les zones humides sont restaurées ?

Que se passe-t-il si les forêts changent de composition ?

Que se passe-t-il lors d’une pluie extrême après une longue sécheresse ?

Que se passe-t-il lors d’une vague de chaleur prolongée ?

Le territoire cesse alors d’être uniquement cartographié.

Il devient simulable.


27. Une nouvelle définition du territoire résilient

À partir de cette logique, le territoire peut être défini autrement.

Un territoire résilient n’est pas simplement un territoire correctement administré.

Ce n’est pas non plus un territoire entièrement naturel.

C’est un territoire capable d’organiser ses différentes fonctions autour des réalités physiques et biologiques qui le traversent.

Il doit pouvoir :

  • recevoir l’eau ;
  • la ralentir ;
  • l’infiltrer ;
  • la stocker ;
  • la redistribuer ;
  • protéger les sols ;
  • maintenir des continuités biologiques ;
  • produire de la nourriture ;
  • gérer l’énergie ;
  • réduire les extrêmes thermiques ;
  • protéger les populations ;
  • maintenir des infrastructures fonctionnelles ;
  • apprendre ;
  • évoluer.

La résilience devient alors une propriété du système territorial.


28. Le changement de regard

Le passage du territoire administratif au territoire écologique correspond finalement à un changement de question.

Nous ne demandons plus seulement :

« Où sommes-nous ? »

Nous demandons :

« Dans quel système sommes-nous ? »

Puis :

« De quoi dépend ce système ? »

Puis :

« Quels flux le traversent ? »

Puis :

« Quels stocks permettent son fonctionnement ? »

Puis :

« Quelles connexions assurent sa résilience ? »

Et enfin :

« Que pouvons-nous modifier pour améliorer son fonctionnement sans déplacer le problème ailleurs ? »

Cette dernière question est fondamentale.

Car une intervention territoriale peut résoudre un problème local tout en aggravant un problème régional.

Retenir l’eau trop brutalement peut déplacer le risque.

Supprimer une végétation peut augmenter l’érosion.

Construire une infrastructure peut fragmenter un corridor.

Artificialiser un sol peut déplacer le ruissellement.

Créer un système d’irrigation peut augmenter la dépendance énergétique.

Planter une végétation inadaptée peut augmenter la consommation d’eau.

La bonne intervention est donc celle qui améliore le fonctionnement global.


29. La Vision Omakëya™ : passer de la carte des limites à la carte des relations

La Vision Omakëya™ propose ainsi un changement fondamental de représentation.

Le territoire n’est plus seulement :

un ensemble de parcelles séparées par des lignes.

Il devient :

un ensemble de systèmes reliés par des flux.

Les communes deviennent des unités de gouvernance.

Les bassins versants deviennent des unités hydrologiques.

Les vallées deviennent des unités de circulation.

Les massifs deviennent des unités écologiques.

Les corridors deviennent des unités de connectivité.

Les unités climatiques deviennent des unités agroclimatiques.

Les réseaux deviennent des structures de circulation.

Et l’ensemble forme un métabolisme territorial.

Le rôle de l’ingénierie territoriale n’est alors plus simplement de construire.

Il devient :

comprendre, organiser, ralentir, reconnecter, protéger, stocker, produire, régénérer et adapter.


30. Principe fondamental

Le premier principe territorial de la Vision Omakëya™ peut être formulé ainsi :

« Ne concevez pas le territoire uniquement selon les limites qui le découpent. Concevez-le selon les systèmes qui le font fonctionner. »

Et un second principe en découle :

« Les frontières administratives organisent la décision ; les continuités écologiques, hydrologiques et climatiques organisent le fonctionnement. La résilience naît de la capacité à faire travailler les deux ensemble. »


31. Tableau de synthèse

DécoupageLogique dominanteFonction principaleExemple de question
CommuneAdministrativeGouvernance localeQui intervient ?
DépartementAdministrativeCoordination territorialeQuelle politique publique ?
RégionAdministrative/territorialePlanificationQuelle stratégie régionale ?
ParcelleFoncièrePropriété et usageQui possède et exploite ?
Bassin versantHydrologiqueCirculation de l’eauOù va la pluie ?
ValléeGéomorphologiqueCirculation eau/air/activitésComment fonctionnent les flux de vallée ?
MassifÉcologique/géographiqueContinuité forestière et biologiqueComment maintenir la résilience du massif ?
CorridorÉcologiqueDéplacement du vivantComment reconnecter les habitats ?
Unité climatiqueClimatiqueConditions atmosphériquesQuel climat local ou régional ?
Unité pédologiquePédologiqueFonctionnement du solQuelle capacité de stockage et de production ?
Unité agroclimatiqueSystémiqueProduction + climat + eau + vivantQuel système peut fonctionner ici ?
Territoire fonctionnelSystémiqueCoordination des fluxComment améliorer le fonctionnement global ?

32. Pendant longtemps, aménager un territoire a principalement consisté à organiser des espaces.

Nous disposions de cartes.

Nous tracions des limites.

Nous attribuions des fonctions.

Nous construisions des infrastructures.

Nous définissions des zones.

Cette logique reste indispensable.

Mais elle devient insuffisante lorsque les principaux défis deviennent des phénomènes qui traversent les frontières :

l’eau, la chaleur, le vent, les incendies, la biodiversité, les sols, l’énergie, les pollutions, l’alimentation et le changement climatique.

Le territoire du XXIᵉ siècle doit donc être regardé autrement.

Il faut conserver les cartes administratives, mais leur superposer les cartes du vivant.

Il faut connaître les communes, mais également les bassins versants.

Il faut connaître les parcelles, mais également les continuités écologiques.

Il faut connaître les routes, mais également les flux d’eau et les corridors biologiques.

Il faut connaître les frontières, mais également les interfaces.

Il faut connaître le territoire actuel, mais également ses trajectoires futures.

C’est ce changement de regard qui permet de passer de l’aménagement territorial à l’ingénierie territoriale régénérative.

Le territoire n’est plus seulement une surface à organiser.

Il devient un système vivant à comprendre.

Et lorsque nous comprenons enfin que l’eau, le vent, la chaleur, les sols, les plantes, les animaux, les humains, l’énergie et les matériaux circulent à travers nos frontières, une évidence apparaît :

nous ne pouvons pas construire la résilience d’un territoire en ignorant les territoires auxquels il est connecté.

La parcelle est un élément.

La commune est une unité de gouvernance.

Le bassin versant est une unité hydrologique.

La vallée est une unité géographique.

Le corridor est une unité biologique.

L’unité climatique est une unité atmosphérique.

Et le territoire résilient est le système qui relie toutes ces dimensions.

La prochaine étape consiste donc à apprendre à lire ces grandes continuités : l’eau, les reliefs, les vents, les sols, les habitats et les flux humains.

C’est à cette condition que nous pourrons véritablement commencer à concevoir des territoires capables de fonctionner dans le climat de demain.