
Transmettre quand tout bouge
Nous vivons une époque paradoxale. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’outils pour stocker, copier, dupliquer, archiver, transmettre. Données, savoirs, procédures, images, paroles : tout peut être conservé, indexé, répliqué à l’infini. Et pourtant, jamais la question de la transmission n’a été aussi fragile.
Fragile parce que le monde est instable : technologiquement, économiquement, écologiquement, socialement. Fragile parce que les repères se déplacent plus vite que les générations. Fragile parce que ce que nous transmettons aujourd’hui risque d’être obsolète demain.
Dans ce contexte, transmettre ne peut plus signifier simplement « léguer des contenus ». Transmettre devient un acte profondément stratégique, vivant, éthique. Il ne s’agit plus seulement de ce que l’on laisse, mais de ce que l’on rend possible.
La philosophie OMAKËYA s’inscrit dans cette perspective : penser la transmission comme une trace fertile, capable de nourrir d’autres trajectoires, d’autres formes de vie, d’autres réussites — même lorsque le contexte change radicalement.
8.1 Transmission consciente vs héritage subi
Ce qui n’est pas transmis consciemment se transmet quand même
Dans le vivant, il n’existe pas de vide. Un sol abandonné n’est jamais neutre : il est colonisé. De la même manière, un système humain — famille, entreprise, communauté — transmet toujours quelque chose, même en l’absence de volonté explicite.
Ce que nous ne structurons pas consciemment se transmet malgré nous :
- nos peurs,
- nos incohérences,
- nos non-dits,
- nos rapports dysfonctionnels au travail, à l’argent, au temps, à l’autorité.
Les enfants, les collaborateurs, les élèves n’héritent pas d’abord de discours. Ils héritent de structures invisibles : rythmes, modes de décision, façons de gérer la fatigue, la pression, l’échec, le conflit.
La transmission est donc fondamentalement systémique avant d’être pédagogique.
Héritage subi : quand la transmission devient contrainte
Un héritage subi ressemble à une plante greffée dans un sol qui ne lui convient pas. Elle pousse peut-être, mais sous tension. Elle consomme plus d’énergie pour survivre que pour se déployer.
Dans les organisations comme dans les trajectoires personnelles, l’héritage subi se manifeste par :
- des modèles de réussite non questionnés,
- des injonctions contradictoires (performance vs équilibre, autonomie vs contrôle),
- des outils transmis sans les critères de discernement qui les rendent utiles.
À l’ère de l’IA, ce phénomène s’amplifie. Nous transmettons des technologies, des méthodes, des automatismes… sans toujours transmettre la capacité à décider quand ne pas les utiliser.
Transmission consciente : un acte d’incarnation
Transmettre autrement ne consiste pas à produire de meilleurs discours. Cela consiste à :
- incarner ce que l’on souhaite voir perdurer,
- créer des systèmes capables de fonctionner sans nous,
- accepter de ne pas tout contrôler.
Dans la nature, les organismes les plus durables ne sont pas ceux qui dominent leur environnement, mais ceux qui co-évoluent avec lui. La transmission consciente suit la même logique : elle prépare l’autonomie plutôt que la dépendance.
Transmettre, ce n’est pas reproduire à l’identique. C’est fournir des conditions de croissance.
8.2 Laisser une trace vivante
L’illusion de la trace visible
À l’ère du numérique et de l’IA, la tentation est grande de chercher une trace visible, mesurable, indexable :
- contenus,
- indicateurs,
- classements,
- notoriété,
- empreinte numérique.
Ces traces rassurent. Elles donnent l’illusion de la permanence. Pourtant, comme dans les écosystèmes, les traces les plus durables sont souvent invisibles.
Un sol fertile ne se distingue pas à l’œil nu par des chiffres, mais par sa capacité à accueillir la vie.
La trace fertile : permettre l’émergence
Une trace fertile n’impose pas une forme. Elle permet à d’autres formes d’émerger.
Dans le vivant, une forêt mature n’est pas celle qui empêche toute autre croissance, mais celle qui crée :
- de l’ombre protectrice,
- des microclimats,
- des niches écologiques.
Transposé à l’humain, laisser une trace vivante, c’est contribuer à :
- des humains autonomes,
- des organisations résilientes,
- des cultures capables de s’adapter sans se renier.
Ce type de trace ne se mesure pas immédiatement. Elle se révèle dans le temps long.
Transmission et IA : le risque de la fossilisation
L’IA excelle dans la reproduction et l’optimisation de l’existant. Elle fige ce qui est formalisé.
Si nous ne faisons pas attention, nous risquons de transmettre :
- des modèles performants mais rigides,
- des processus efficaces mais déconnectés du vivant,
- des décisions automatisées sans responsabilité incarnée.
OMAKËYA propose une autre posture : utiliser l’IA pour documenter, clarifier, alléger, mais jamais pour figer ce qui doit rester évolutif.
8.3 Transmettre des principes, pas des recettes
La leçon du vivant : robustesse et plasticité
Dans la génétique, ce qui se transmet n’est pas un comportement figé, mais une capacité d’adaptation. Les gènes offrent des potentiels, pas des destins.
De la même manière, la transmission humaine la plus durable repose sur :
- des principes clairs,
- des valeurs incarnées,
- des cadres souples.
Les recettes vieillissent mal. Les principes traversent les crises.
Réussite durable et transmission
La réussite qui mérite d’être transmise n’est pas celle qui accumule, mais celle qui :
- régénère,
- stabilise,
- rend possible.
Dans un monde instable, transmettre, c’est offrir des boussoles, pas des cartes figées.
La trace que nous cultivons
Transmettre dans un monde instable exige une posture rare : accepter que ce que nous laissons derrière nous ne nous appartienne plus.
Comme le jardinier qui prépare le sol sans savoir quelles graines exactes germeront, nous sommes appelés à cultiver des conditions plutôt qu’à imposer des formes.
La trace fertile n’est pas un monument. C’est un écosystème.
Et dans un monde accéléré par l’IA, cette forme de transmission — patiente, structurante, profondément humaine — pourrait bien être l’un des actes de responsabilité les plus décisifs de notre époque.