MANUEL, Épictète : rester serein en toute circonstance

 

 

« Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous.

Dépendent de nous : jugement de valeur, impulsion à agir, désir, aversion, en un mot, tout ce qui a affaire à nous.

Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures, en un mot, tout ce qui n’est pas notre affaire à nous. »

 

Ainsi se trouvent délimitées les trois « disciplines » fondamentales

pour le stoïcien : maîtriser son « aversion » et son « désir » ; exercer son jugement en dehors de tout préjugé, de toute impulsion ; déterminer son action, c’est-à-dire sa capacité réelle au bonheur, en fonction de sa liberté. « Les choses qui dépendent de nous sont par nature libres, sans empêchement, sans entraves. Les choses qui ne dépendent pas de nous sont dans un état d’impuissance, de servitude, d’empêchement, et nous sont étrangères. Souviens-toi donc que, si tu crois que les choses qui sont par nature dans un état de servitude sont libres et que les choses qui te sont étrangères sont à toi, tu te heurteras à des obstacles dans ton action, tu seras dans la tristesse et l’inquiétude, et tu feras des reproches aux dieux et aux hommes. Si au contraire tu penses que seul ce qui est à toi est à toi, que ce qui t’est étranger – comme c’est le cas – t’est étranger, personne ne pourra plus exercer une contrainte sur toi, personne ne pourra te forcer, tu ne feras plus une seule chose contre ta volonté, personne ne pourra te nuire, tu n’auras plus d’ennemi, car tu ne subiras plus de dommage qui pourrait te nuire. »

 


 

Le bonheur passe par la liberté. Etre heureux, c’est être libre ; mais le problème se repose : comment devenir libre ?

Epictète propose sa célèbre distinction des choses qui ne dépendent pas de nous (par exemple notre corps, la célébrité, le pouvoir…) et des choses qui dépendent de nous (nos jugements sur les choses, nos désirs, nos aversions…).

Etre libre, c’est se concentrer sur les choses qui dépendent de nous, et ne plus accorder d’importance à celles qui ne dépendent pas de nous. En effet, elles ne dépendent pas de notre seule volonté, mais du hasard, des circonstances extérieures ; par exemple, la célébrité à laquelle nous aspirons ne dépend pas entièrement de notre talent, mais aussi de ceux qui voudront bien venir se donner la peine de découvrir ce talent.

Dans ce type d’action, nous n’avons pas un pouvoir total, nous ne sommes pas seule cause agissante et déterminante du succès de notre action. De ce fait, nous nous exposons à des revers de fortune ou des désillusions qui nous rendront malheureux.

En revanche, beaucoup de choses ou d’actions ne dépendent que de ma volonté propre. Par exemple, je peux décider ou non de travailler ce soir. Je peux décider quel jugement je porte sur telle ou telle chose. On est libre, donc heureux, lorsqu’on porte son attention sur ces choses là. Alors : « si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui t’es en effet étranger, nul ne pourra jamais te contraindre, nul ne t’entravera ; tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi ; nul ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible »1.

Ce qui dépend de nous fondamentalement, ce ne sont pas les événements de notre vie, ou les choses extérieures, mais les jugements qu’on porte sur ceux-ci ou celles-ci. Par exemple, en tant qu’êtres mortels, nous ne pouvons pas éviter de mourir ; mais nous pouvons décider quel sens nous donnons à la mort. Nous pouvons la voir comme quelque chose d’effrayant, et nous allons, angoissé par cette idée, gâcher notre vie entière ; mais nous pouvons aussi la voir comme la fin normale d’un cycle naturel, ou un repos qui soulage de la souffrance de la vieillesse, et de ce fait lui accorder une valeur positive.

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses. Ainsi la mort n’est rien de redoutable […] mais le jugement que nous portons sur la mort en la déclarant redoutable, c’est là ce qui est redoutable ».

Beaucoup de nos jugements sont négatifs et expriment une angoisse, une haine ou un refus de telle ou telle chose. Il suffit donc de travailler sur ces jugements, par la réflexion, et de les modifier, de manière à ce qu’ils expriment une acceptation pleine et entière du monde, de la vie telle qu’elle se présente. Ainsi, on atteint le bonheur : « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux ».

Une fois qu’on a saisi que les choses ne peuvent nous atteindre, mais seulement nos jugements sur ces choses, on est invincible, car nos jugements sur ces choses sont en notre seul pouvoir. Rien ne peut donc nous atteindre sans notre consentement : « la maladie est une entrave pour le corps, mais non pour la volonté, si elle ne le veut. La claudication est une entrave pour les jambes, mais non pour la volonté. Dis toi de même à chaque accident, et tu trouveras que c’est une entrave pour quelque autre chose, mais non pour toi ».

Il s’agit de travailler nos jugements, de manière à rester impassible et sans tristesse lorsqu’un événement douloureux nous affecte. Car on peut porter un jugement positif sur cet événement. Par exemple : pas d’internet dans ma chambre ; tant mieux, car je vais pouvoir lire un bon livre à la place…

C’est là la fameuse impassibilité stoïcienne (l’ataraxie), qui amène à rester serein en toute circonstance.

 

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